Accueillir les publics sourds, un enjeu de l'accessibilité en bibliothèque

Antoine Oury - 15.06.2016

Edition - Bibliothèques - publics sourds bibliothèques - poles sourds Paris - Anne-Laurence Gautier


Un des premiers soucis des bibliothécaires — et a priori de tous services publics — concerne l'accessibilité à toutes les personnes, qu'elles soient touchées par un handicap ou non. Anne Laurence Gautier, directrice-adjointe et responsable du Pôle Sourd de la bibliothèque parisienne Chaptal (9e), a évoqué les enjeux et les besoins d'un accueil des publics sourds dans les établissements.

 

Des livres disponibles en langue des signes, dans les Pôles Sourds parisiens

(photo via la page Facebook Bibliopi)

 

 

Le réseau parisien s'équipe depuis une dizaine d'années pour être en mesure d'accueillir des publics sourds : 5 bibliothèques « Pôle Sourd » ont ouvert depuis 2005, d'abord au sein d'établissements existants, Saint-Éloi (12e), Fessart (19e), André Malraux (6e), puis en même temps que les établissements eux-mêmes. « Les projets des bibliothèques Chaptal et de la Canopée sont un peu différents, car ils font dès le départ partie intégrante du projet d'établissement, avec notamment la volonté d'avoir une équipe mixte, des actions culturelles accessibles et la sensibilisation de toute l'équipe », explique Anne Laurence Gautier.

 

Chacun de ces pôles Sourds intègre dans l'équipe au minimum un collègue sourd comme à Saint-Éloi et à Fessart, voire deux comme à Chaptal, la Canopée et Malraux. Outre cette particularité au sein des équipes, l'ensemble du personnel est formé à la langue des signes pour l'accueil des publics sourds, tandis que les actions culturelles sont accessibles et qu'un fonds de référence est disponible. L'ensemble des services des bibliothèques est gratuit pour les publics sourds, tout comme l'accès aux collections DVD.

 

« Nous produisons également des adaptations en langue des signes des livres de nos collections grâce à l'agrément de niveau 1 du ministère de la Culture. Nous en produisons peu, car cela demande énormément de temps, et nous avons donc choisi de travailler en priorité en direction des enfants, car nous considérons que c'est là où il y a le plus de besoins » explique Anne Laurence Gautier. Une mission également assumée par des associations, comme Mes Mains en Or, dans le cas des publics déficients visuels.

 

Ces adaptations sont réalisées en vidéo, « car la langue des signes est en 3 dimensions. Nous gravons ensuite la captation sur DVD pour la prêter avec le livre, un support que nous tenons absolument à conserver ». Ces adaptations permettent aux sourds d'avoir accès à la littérature en langue des signes, mais aussi « de garder cette possibilité d'interaction entre la langue des signes et le français écrit au sein des familles mixtes, que le parent soit sourd et l'enfant entendant ou l'inverse », précise Anne Laurence Gautier.

 

Outre ces adaptations, qui prennent beaucoup de temps pour leur réalisation, les actions culturelles des établissements sont aussi annoncées en vidéo, avec sous-titres et voix off (« pour les rendre les plus accessibles possible »), puis sont diffusées sur YouTube ou par d'autres biais.

 

Sensibiliser les professionnels à l'accueil des publics sourds

 

Les bibliothécaires des « Pôles Sourds » de la Ville de Paris publient des articles en lien avec leur quotidien, l'actualité éditoriale ou culturelle sur le blog Bibliopi, avec certains articles présentés en langue des signes. Une ressource qui permet également aux professionnels de s'informer : « Nous sommes très souvent contactés par des bibliothécaires, car il y a une vraie volonté de faire venir le public en situation de handicap dans les établissements, et notamment le public sourd » témoigne Anne Laurence Gautier.

 

L'Association des Bibliothécaires de France avait d'ailleurs inscrit deux conférences sur ce sujet lors de son dernier Congrès, à Clermont-Ferrand. Anne Laurence Gautier fait par ailleurs partie de la commission Accessibib mise en place par l'ABF, pour travailler sur les questions d'accessibilité.

 

Sur ce point, la situation a bien évolué : un bibliothécaire qui travaillait depuis plus de 30 ans au sein d'un établissement à Lorient n'avait jamais pu accéder au statut du service public jusqu'à l'arrivée récente d'un nouveau directeur... Parallèlement, de nombreux bibliothécaires se forment à la langue des signes dans un souci d'accueil : « Répondre au bonjour d'une personne sourde permet déjà de la faire se sentir en confiance, accueillie dans l'établissement », souligne Anne Laurence Gautier.

 

Ces formations sont toutefois assez onéreuses, et Anne Laurence Gautier prévient : « 30 heures, 60 heures de formation ne suffisent pas pour maîtriser toute la langue. J'ai moi-même un très bon niveau, une communication constante avec des sourds, 500 à 600 heures de formation, mais je ne me permettrais pas, par exemple, de raconter une histoire en langue des signes. Je n'ai pas tous les paramètres pour le faire, et autant laisser un collègue sourd s'en charger », explique-t-elle.

 

À ce titre, Anne Laurence Gautier regrette que les embauches de personnes sourdes dans la fonction publique soient encore trop rares, d'autant plus qu'« un référent sourd dans une équipe permet de faire venir le public sourd, parce qu'il est reconnu par la communauté sourde, il a une légitimité ». Le recrutement d'un interprète pour les événements s'impose, même si cela coûte de l'argent et si « un événement ponctuel ne fidélisera pas la communauté sourde ».

 

Les collections et leur présentation devront aussi s'adapter à ce public « qui entre peu en bibliothèque, qui a beaucoup été en échec scolaire et qui a parfois une représentation de la bibliothèque comme un lieu qui n'est pas fait pour lui ».