Actes Sud et Madrigall : regards croisés sur l'édition tunisienne

Clément Solym - 19.09.2016

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Dans le cadre de notre enquête sur le marché tunisien du livre, le groupe Madrigall et le groupe Actes Sud ont été sollicités. Leur analyse montre que des liens existent entre les deux pays, mais que les réalités s’imposent à chacun.

 

crédit : Foire du livre de Tunis

 

 

Aurélie Lhotel, Responsable Export chez Actes Sud, et Vincent Le Tacon, directeur export du groupe Madrigall, travaillent assez peu avec les maisons tunisiennes. « Depuis 2007 nous avons seulement fait 2 cessions avec ce pays (notamment pour Les Berbères, un texte de Gabriel Camps). Ces cessions concernent uniquement des textes proches de la culture tunisienne et arabe, sans lien avec la culture française. C’est donc, pour le moment, un marché assez concentré sur ses propres problématiques, peu ouvert aux autres cultures », observe Aurélie Lhotel.

 

Avec plus de 350 maisons d’éditions françaises détenues par Madrigall ou éditeurs tiers, Vincent Le Tacon souligne que ses échanges s’opèrent « plutôt avec l’ensemble des importateurs libraires ou grossistes ayant leur activité sur place ». 

 

Et d’ajouter : « Je n’achète pas de titres, mais vends la production du groupe Madrigall (principales marques Flammarion, Gallimard, Casterman, Folio, J’ai Lu, POL, Denoël, etc.) et d’éditeurs extérieurs au groupe qui nous ont confié leur diffusion. Cela représente environ 4 à 5000 références mouvementées par an, nouveautés + fonds, soit près de 50 % de l’offre complète proposée en France. »

 

Même constat chez Actes Sud : peu de textes achetés. « Notre dernière publication remonte à 2012 dans la collection Sindbad. Nous publions un texte tunisien tous les 3 ans en moyenne. » 

 

"C'est un marché peu démocratisé"

 

Dans l’ensemble, les relations avec ce pays « très sensible en termes relationnels », sont rares. « Il est difficile de travailler avec ce pays. [...] Les Tunisiens sont très protocolaires. Il est important d’être attentifs à notre façon de leur parler, de tisser des liens éditoriaux et commerciaux. C’est un marché peu démocratisé », poursuit Actes Sud. Mais surtout, note le groupe basé à Arles, le marché reste « très concurrentiel malheureusement. Il y’a peu d’entraide entre les différents protagonistes de la culture tunisienne ».

 

Pour le groupe Madrigall, l’amélioration des échanges entre les éditeurs des deux pays passerait avant tout par plus d’engagements sur place. Cela implique une écoute des acteurs locaux « les mieux placés pour décrire le contexte dans lequel ils évoluent ; en ayant une politique de prix adapté au marché tunisien (ex : faire en sorte que la littérature grand format, vendue autour de 20 € en France, se retrouve à prix abordable sur le marché tunisien, ce qui implique des efforts de l’ensemble de la chaîne, éditeurs, auteurs, diffuseurs, distributeurs) ». 

 

Accentuer les réunions professionnelles, engager plus le Bureau international de l’édition française (BIEF). « Nous nous connaissons assez peu au final. Il faudrait peut-être aussi développer notre présence (celle des éditeurs français) au Salon du livre de Tunis. », analyse Aurélie Lhotel. [NdR : la France était le pays invité d’honneur de la Foire du livre de Tunis, en 2016]

 

D’autant, poursuit-elle, qu’« une partie de la population tunisienne est très curieuse, il existe une vraie intelligentsia dans ce pays. Il y a des libraires tunisiens extraordinaires et des éditeurs tout aussi incroyables. Malheureusement, la montée de l’intégrisme religieux les pousse à se cacher de plus en plus et à assumer un peu moins cette ouverture ».

 

"Il y a une vraie appétence en Tunisie pour les lettres, la culture, la politique, la démocratie"

 

Cela n’empêche pas d’avoir toute confiance aux maisons « pour éditer des textes essentiels et valoriser la culture et l’ouverture. Ces textes sont en train d’émerger de plus en plus malgré cela [la montée de l'intégrisme, NdR]. »

 

Les deux marchés connaissent les mêmes problématiques : la visibilité des textes, l’état des librairies. « Une fois édité, un texte a besoin de professionnels pour le soutenir auprès des lecteurs et cela n’est pas toujours le cas. Il existe peu de structures professionnelles (comme le Syndicat national de l’édition, SNE, le Syndicat de la librairie française, SLF) au sein de ce pays. »

 

Par-delà la Méditerranée : les industries du livre en France et en Tunisie 

 

 

En dépit de sa taille, petit pays par la taille par rapport à ses voisins, l’Algérie et le Maroc, la spécificité tunisienne est bien là, insiste Vincent Le Tacon. « Il y a une vraie appétence en Tunisie pour les lettres, la culture, la politique, la démocratie. Les livres, qui sont des vecteurs évidents de ces concepts ou de ces valeurs, ont une place particulière en Tunisie, mais je ne me risquerais pas à quelconque comparaison autre que sur la superficie (qui est une donnée objective) avec les pays voisins. »

 

« Le marché tunisien, par rapport aux autres pays du Maghreb, a un vrai potentiel de lecteurs curieux et soucieux de la situation de leur pays. Ils lisent beaucoup d’essais, à la recherche de solutions à mettre en place pour l’avenir de leur pays. Les romans sont relégués à la seconde place. C’est un pays qui émerge petit à petit avec un lectorat qui a un appétit vorace pour les textes », conclut Aurélie Lhotel.