Affaire Aquilino Morelle : un coup de pompe à la rue de Valois

Nicolas Gary - 23.04.2014

Edition - Société - Laurence Engel - Aurélie Filippetti - ministère de la Culture


L'affaire Aquilino Morelle pourrait avoir des retombées jusque dans les salons d'un ministère de la Culture, un brin dans le cirage... L'homme qui aimait voir ses chaussures bien cirées, selon les révélations de Mediapart, a été contraint de démissionner. « La seule décision qui s'imposait », a confirmé le président de la République. Quittant le poste de conseiller de François Hollande, Aquilino Morelle jure cependant n'avoir « commis aucune faute ». Mais derrière chaque grand homme, il y a une femme, n'est-ce pas ?

 

 

Printemps des poètes

Laurence Engel, Printemps des poètes 2013 (aux côtés de Jean-Pierre Siméon)

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

L'affaire Morelle est plus complexe qu'une simple histoire de nettoyage de pompes : elle s'est doublée de complications ramifiées jusque dans l'industrie pharmaceutique. En effet, le conseiller serait soupçonné d'avoir reçu des rémunérations d'un laboratoire danois (plus de 12.000 €), à une époque où il était en poste à l'Inspection générale des affaires sociales. Aquilino Morelle a d'ailleurs pris le temps d'un droit de réponse, adressé à Mediapart et publié sur Facebook : « À aucun moment, je n'ai donc été en situation de conflit d'intérêts. »

 

 

 

On parle tout de même de prise illégale d'intérêt dans ce dossier pharmaceutique.

 

Dans la presse, ce sont les séances de cirage de chaussures qui ont fait le plus jaser. Une trentaine de souliers de grande pompe était nettoyée à l'Élysée, un certain goût de l'opulence peut-être malvenu en période d'austérité et d'économies. Or, Aquilino Morelle partage aussi la vie de Laurence Engel, directrice de cabinet d'Aurélie Filippetti, ministre de la Culture. 

 

Pompidou et Picasso sont dans un bateau

 

Voilà une petite semaine, on évoquait son nom pour la direction du centre Pompidou - et dans le même temps, la fusion de cet établissement avec le Musée Picasso. Laurence Engel aurait donc pu prendre la tête de ce duopole culture. La rue de Valois a démenti l'idée d'une fusion, et promis que le Musée allait  « continuer à vivre sa vie de son côté (…). Aucune perspective de fusion avec le Centre Pompidou n'est à l'étude ». Quant à Laurence Engel, elle assurait n'avoir pas posé de candidature pour Pompidou. 

 

Sauf que de l'art au luxe, il n'y a qu'un pas, et les séances de cirage de son mari trouveraient un troublant écho chez son épouse. Ancienne de l'équipe de Bertrand Delanoë, Laurence Engel avait célébré son départ, juste avant l'arrivée au ministère de la Culture. Pour l'occasion, était organisé un petit rendez-vous au Musée Carnavalet. En juillet 2012, la CGT s'était émue de ce que le départ de l'ancienne directrice des Affaires culturelles s'était accompagné d'un cocktail pour le moins somptueux. 

Pour commencer, deux des plus importantes salles du musée Carnavalet ont été fermées au public dès le milieu de l'après-midi pour permettre l'installation du buffet garni de Champagne, petits fours et autres douceurs raffinées. Bien entendu, il a fallu mobiliser une demi-douzaine d'agents sur leur temps de travail pour vider les salles de leurs œuvres ! En plus de priver le public d'une partie de sa visite, la Mairie de Paris a  su pour une fois, trouver les effectifs nécessaires.                                     

Pour assurer l'intendance, outre le traiteur, c'est près d'une dizaine d'agents du musée qui a été rappelé pour assurer la surveillance et l'accueil des convives. Ces agents ont été payés en heures supplémentaires. La Mairie de Paris aura sûrement du mal à justifier ces heures, mais elle a su en tout cas trouver le budget nécessaire. C'est si rare que ça mérite d'être signalé.

 

Tout le problème est qu'avec l'affaire qui concerne son mari récemment, la directrice de cabinet d'Aurélie Filippetti pourrait être éclaboussée - particulièrement en regard du pot de départ à Carnavalet.

 

"Abuser des privilèges de la République " 

 

 Il est en effet reproché à Aquilino Morelle d'avoir privatisé l'hôtel de Marigny, et « d'abuser des privilèges de la République », pour le seul confort du cirage de ses chaussures. L'histoire de Carnavalet n'est guère plus réjouissante, en terme de privatisation des espaces publics... La CGT, qui avait été seule à l'époque, à rapporter les faits, évoquait tout de même « un grand moment de privilèges et de connivence » ainsi qu'une « confiscation des moyens et de l'espace public ».

 

 

Ministère de la Culture et de la Communication

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Mais ce n'est pas tout. Dans la presse, on s'interroge volontiers sur la légitimité du poste qu'occupe Laurence Engel actuellement. Et même sur les conditions ayant permis d'y accéder - voire sur les réelles compétences justifiant cette nomination. C'est que l'ascension même du couple dans le monde politique est déjà étrangement regardée. 

 

Le parcours de Laurence Engel semble pourtant irréprochable, dans le cursus honorum classique des élites, au moins si l'on se fie à la biographie présentée par le ministère de la Culture :

Née en 1966, Laurence Engel, ancienne élève de l'Ecole normale supérieure (Fontenay-aux-Roses) et diplômée de l'IEP de Paris, est également ancienne élève de l'Ecole nationale d'administration (1990, promotion Condorcet). De 1992 à 1998, elle est auditeur à la Cour des Comptes.

Secrétaire général adjoint de l'Institut des hautes études sur la Justice (1997-1998), elle est ensuite nommée directrice de cabinet de Jérôme Clément, Président de la Cinquième et d'Arte-France (1998-2000).

De 2000 à 2002, au cabinet de Catherine Tasca, ministre de la Culture et de la Communication, Laurence Engel sera conseillère technique chargée de l'audiovisuel, puis conseillère chargée de l'audiovisuel et du cinéma.

En 2003, elle est nommée conseillère pour la culture auprès de Bertrand Delanoe, maire de Paris. Elle était depuis 2008 Directrice des Affaires Culturelles de la Ville de Paris. Elle est aussi Conseiller-maître à la Cour des Comptes.

Avec l'affaire Morelle, certains se demandent comment l'intéressée conservera indemne son poste de dir cab. Surtout quand l'histoire du cireur est mise en perspective avec le compte en Suisse de Jérôme Cahuzac, et l'idée véhiculée par le président d'une République exemplaire. Sollicité par ActuaLitté, le ministère de la Culture n'a pas souhaité réagir à ce sujet. Du côté de la ville de Paris, remportée le 30 mars dernier par Anne Hidalgo, il se murmure que les relations entre la nouvelle mairie et l'ancienne directrice des Affaires culturelles n'est pas vraiment au beau fixe. Si certains se lavent les mains de l'histoire, d'autres se les frotteraient plutôt.

 

En début de semaine, Najat Vallaud-Belkacem assurait : « Aujourd'hui, on [...] tire les conséquences en moins de 24 heures. Je pense que c'est la manifestation que la République exemplaire est bien là aujourd'hui. » Depuis le départ de l'équipe de Bertrand Delanoë, plus de 24 heures se sont toutefois écoulées.