Affaire Sony : Pyongyang menace Wasghington, ou “la culture de la peur“

Nicolas Gary - 20.12.2014

Edition - International - Paulo Coelho - Sony pirates - The Interview


Le piratage de la société Sony Pictures prend des allures de tensions diplomatiques internationales. Le régime de Pyongyang nie toute implication dans les cyberattaques, et réclame à Washington que soit ouverte une enquête conjointe. Et si les États-Unis continuent d'accuser la Corée du Nord d'être responsable, les conséquences pourraient être désagréables.

 

 Kim Jong-Un clapping

petersnoopy, CC BY SA 2.0

 

 

Le ministère des Affaires étrangères nord-coréen a officiellement réfuté toute responsabilité de son pays dans les attaques récentes qu'a subies par Sony. Il évoque « une calomnie sans fondement », que propage la propagande américaine, en égratignant au passage les autorités : « Sans recourir aux tortures qui ont été utilisées par la CIA, nous avons les moyens de prouver que cet incident n'a rien à voir avec nous. » Délicieusement envoyé...

 

Cet envenimement de la situation découle des propos tenus par le président Obama. Ce dernier a déploré que les studios Sony aient décidé d'annuler la sortie en salles du film The Interview. Dans cette comédie, le dictateur nord-coréen, Kim Jong-un, est assassiné par des journalistes travaillant pour le compte de la CIA. 

 

Le temps de représailles pour la liberté d'expression

 

Obama a déploré que les menaces aient eu raison de la sortie de ce film : « Nous ne pouvons vivre dans une société où un dictateur, depuis son territoire, peut imposer la censure ici, aux États-Unis [...] Imaginez si les producteurs et les distributeurs et d'autres commencent à pratiquer l'autocensure, parce qu'ils ne veulent pas heurter la sensibilité de quelqu'un dont la sensibilité a probablement besoin d'être bousculée. » Un comportement que l'ultra-libérale Amérique ne saurait tolérer. 

 

Quant à une enquête conjointe, le FBI a déclaré qu'il fallait prendre le temps de la réflexion avant de s'engager dans un processus pareil.

 

George "What else?" Clooney est d'ailleurs intervenu, pour demander que le film The Interview soit diffusé, malgré tout, par tous les moyens possibles. « Nous ne pouvons pas laisser dire que nous ne voyons rien de lié à Kim Jong-un, par tous ces putains de gens... nous avons autorisé la Corée du Nord à nous dicter notre comportement, et c'est juste insensé. » 

 

“La culture de la peur“ ou “la lutte pour nos droits“

 

Par tous les moyens nécessaires ? Paulo Coelho en a bien proposé un : il proposait d'acheter pour 100.000 $ les droits du film, et de le diffuser sur son blog, puis sur les réseaux Torrent. Dans un entretien accordé à l'Associated Press, le romancier revient d'ailleurs longuement sur les implications de cette censure. Selon lui, le hacking de Sony menace tout un chacun : si la société n'est pas prête à défendre des valeurs importantes, comme la liberté individuelle, et collective, d'expression, ou encore le refus absolu de négocier avec des terroristes anonymes, où va-t-on ?

 

« Tout le monde sur cette planète croit en la liberté d'expression », insiste-t-il, établissant un intéressant parallèle avec la fatwa dont fut victime Salman Rushdie. Son offre de racheter les droits du film permettait à Sony de ne pas perdre la face, quand bien même 44 millions $ ont été investis dans sa réalisation. Au moins, « demain, le film serait disponible ».

 

Rushdie, d'ailleurs, s'était récemment énervé contre « le nouvel âge du chaos religieux » en fustigeant le langage « djihadiste friendly » actuellement en vigueur chez les recruteurs, et tenu auprès des jeunes musulmans britanniques. Au travers des réseaux sociaux, ces derniers parviennent à prôner « une barbarie décapitante », favorable aux régimes islamiques. Et d'en rajouter une sacrée couche : « Il est difficile de ne pas conclure que cette rhétorique religieuse haineuse, coulant de la bouche de fanatiques sans scrupules dans les oreilles de jeunes gens en colère, est devenue la nouvelle arme la plus dangereuse du monde contemporain. » 

 

La honte de ne pas faire quelque chose, dans le cas présent, le tracasse. « Donc, vaut-il mieux vivre avec la peur, ou la honte ? », rétorque-t-il, avec une évidence certaine. Il ne défend d'ailleurs pas le film en tant qu'œuvre, mais dénonce farouchement « une culture de la peur », qui sape la volonté. « Ce que je fais ici, c'est bien plus qu'une sorte de déclaration politique. C'est une lutte pour nos droits. Nous vivons dans un moment où la peur dirige tout, et cela ne peut pas continuer. »