Afrique du Sud : de dangereux bouleversements pour auteurs et éditeurs

Clément Solym - 10.12.2018

Edition - International - afrique sud édition - gouvernement droit auteur - auteurs éditeurs concurrence


Le gouvernement d’Afrique du Sud emboîte le pas à une politique éditoriale menaçante, assurent les maisons d’édition. En effet, le programme de publications étatiques va se renforcer. Au détriment des éditeurs locaux.

South African Literature
À l'intérieur d'une librairie, à Cape Town
(photo d'illustration, Alexander Smolianitski, CC BY-NC-SA 2.0)


Le directeur du département des Arts et de la Culture d’Afrique du Sud, Zimasa Velaphi, a confirmé la nouvelle redoutée : pour l’année 2018-2019, son ministère va accélérer son activité éditoriale. Une initiative avec la Bibliothèque nationale d’Afrique du Sud – marquant son 200e anniversaire – est d’ailleurs à l’œuvre.

Cette dernière visera à la diffusion de textes classiques épuisés. Et tout particulièrement en s’appuyant sur les compétences de la bibliothèque. Dans le même temps, les jeunes auteurs, qui n’auraient pas trouvé éditeur à leur pied, sont invités à prendre part à ce programme. 
 

Un nouvel acteur entre en scène : l'État


Sauf que, du côté de l’Association des éditeurs d’Afrique du Sud, cette perspective n’a rien de réjouissant. En réalité, on connaît même un exemple de territoire africain qui l’a mise en application, et les conséquences sont en effet funestes pour le secteur.

En juillet dernier, le gouvernement rwandais décidait en effet de couper les ressources octroyées aux éditeurs locaux, spécialisés dans les manuels scolaires. 

Voilà deux ans, le gouvernement avait dépensé plus de 7,9 millions $ pour l’achat et la distribution de manuels, ainsi que 1,8 million $ supplémentaire pour des outils pédagogiques, à destination des écoles maternelles, primaires et collège. 
 
Mais désormais, la situation change radicalement : les éditeurs devront produire les manuels, les soumettre au ministère qui achètera les droits et par la suite, procédera à la publication et la commercialisation. Ce qui implique une dépossession nette du marché, et des droits associés.
 
Pour l’Afrique du Sud, estime le directeur exécutif de l’Association, Mpuka Radinku, l’arrivée du gouvernement comme éditeur concurrent n’augure rien de bon. « Cela aura un impact négatif sur les petits éditeurs et beaucoup seront écartés, parce qu’ils auront du mal à faire face. Le gouvernement devrait plutôt faciliter le programme de développement culture du pays au lieu de devenir juge et partie. »

Or, cette présence d’un concurrent gouvernemental n’est pas neuve : Publishing House, la maison étatique, a été fondée en 2004 et, depuis, 92 ouvrages dans les langues autochtones d’Afrique du Sud sont sortis.
 

Réforme et modernisation du droit d'auteur


Sauf qu’en parallèle, et c’est là une autre facette de cette double casquette du gouvernement, l’Afrique du Sud a annoncé une révision et une modernisation de la loi sur le droit d’auteur. Il s’agissait tout d’abord de permettre aux artistes-auteurs de bénéficier d’une plus équitable répartition de la valeur générée par leurs œuvres.

Loin d’aboutir sur cette noble cause, s’inquiète l’International Publishers Association, il semble que la législation fasse la part belle au Fair Use – ou Usage équitable. Tout en introduisant de nouvelles exceptions au droit d’auteur et en élargissant d’autres. C’est notamment aux musées, services d’archives, écoles et bibliothèques que ces mesures seront profitables. Avec pour conséquence, souligne l’IPA, d’affaiblir finalement tant la position de l’auteur que celle de l’éditeur.

Les établissements seraient désormais autorisés à reproduire et mettre à disposition des œuvres entières, sans avoir obtenu au préalable le consentement des ayants droit. Une perte de revenus immédiate, qui nuira, sur le long terme, à la production éditoriale, pointe l’IPA. 

Or, si le texte a été consulté par des juristes, ces derniers ont alerté. En l’état, il serait contraire à la Convention de Berne, ainsi qu’à l’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce. De quoi empêcher l’Afrique du Sud de pouvoir adhérer au Traité de l’OMPI sur le droit d’auteur ou le traité de Marrakech concernant l’accessibilité. 
 

Comment bousculer un marché fragile


Incitant à reprendre le dialogue entre les parties, l’IPA exhorte « le gouvernement d’Afrique du Sud à se recentrer sur ses intentions initiales et le Parlement à tenir compte de l’avis des experts qu’il a engagés, pour rejeter l’actuel projet de loi ».  

Entre la concurrence étatique et les bases du droit d’auteur malmenées, les professionnels du pays ne savent plus où donner de la tête.

Thabiso Mahlape, de Blackbird Books, en témoigne : « Les petits éditeurs survivent littéralement au jour le jour et ce que le département compte faire ne va pas améliorer l’édition en Afrique du Sud. Ils devraient aider à structurer le secteur et pas entrer en concurrence en développant leur propre marché. »

Même les institutionnels doutent : Elitha van der Sandt, du Conseil sud-africain pour le développement du livre, fait part de ses réserves : « Nous espérons que le ministère prévoir de consulter le secteur du livre, en particulier les nombreux petits éditeurs indépendants, qui promeuvent actuellement de nouvelles voix. Et des voix dans des langues autres que l’anglais, pour qui les conditions sont très difficiles. »

via Daily Maverick, TNPS


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