Édition francophone : "Le livre n’est pas un pari gagné d’avance au Togo"

Nicolas Gary - 29.06.2015

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Yasmin Issaka, directrice éditoriale des éditions Graines de pensées et Paulin Assem, responsable de la BD dans le groupe Ago Médias, se connaissent bien : l’édition francophone au Togo n’est pas développée au point que l’on en ignore les acteurs. Jeunes éditeurs, ils revendiquent une passion des métiers du livre – tout en devinant la complexité sous-jacente. « Autant la littérature était naturelle, autant la gestion d’entreprise ne l’était pas du tout », explique Yasmin. Entretiens, entre fous rires et longs silences.

 

Commencer par une école de commerce est devenue pour Yasmin la porte d’entrée. Elle revendique même un NBA aux États-Unis, « qui ne m’a servi à rien ». Et puis, forte de cette expérience, c’est en France qu’elle est venue compléter sa formation par une véritable approche de l’édition. « Je voulais de toute manière revenir en Afrique, pour travailler au développement du livre. »

 

Paulin avait une autre envie : l’écriture. « Je ne pensais pas devenir auteur de livres pour enfants, mais l’idée de finir mes études pour écrire s’imposait. » Une phase de formation qui s’avère riche : « Je perdais mon temps à vouloir écrire pour des adultes, alors que je reproduisais les mêmes choses que celles reprochées aux autres auteurs. » Montrer que l’on maîtrise la langue finit par primer sur les histoires. « J’ai fini par écrire des histoires pour les enfants, au sein de l’association des écrivains du Togo. »

 

Yasmin Issaka

Yasmin Issaka - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

L’association va monter un magazine et pendant ce temps, Paulin va intégrer Graines de Pensées. « Ce fut l’occasion d’apprendre les rudiments de l’édition. Surtout que j’occupais un poste que je n’aimais pas du tout, celui de responsable commercial. » [rires] Mais le rôle lui confère un regard panoramique, et, finalement, il décide de se spécialiser dans la bande dessinée.

 

"Le livre n'est pas un pari gagné d'avance au Togo"

 

Deux parcours qui se sont croisés, au sein d’un univers encore tout jeune. « L’édition, au Togo, est très récente. Aujourd’hui, peu de gens connaissent le métier d’éditeur. On ne fait pas encore de différence entre imprimeur et éditeur. Il a fallu effectuer un important travail de sensibilisation. Et nous devons composer avec l’étroitesse du marché : le Togo reste un petit territoire », explique Yasmin.

 

C’est à partir de 2005, avec la création de la maison Graines de pensées, que l’édition togolaise commence à prendre du souffle. « Mais cela ne change rien : nous n’avons aucune visibilité à l’étranger, et dans les librairies... Il y en a trois, elles sont toutes dans la capitale [Lomé, NdR], et ce n’est pas la peine. Tout cela fait que le livre n’est pas un pari gagné d’avance au Togo », poursuit-elle.

 

Paradoxalement, ce petit marché laisse de la place, et de nombreuses maisons s’ouvrent. « Il y a de la place pour tout le monde, que ce soit en bande dessinée, en jeunesse... Et cela participe à donner une culture de la lecture, en les sortant de la lecture scolaire. » Dans une époque pas si lointaine, le livre était encore assimilé aux manuels, et les ouvrages ne servent qu’à progresser en classe – la notion de plaisir est absente, quasi totalement.

 

Avec le temps, les éditeurs ont alors mis en place des collections qui correspondent aux attentes. « Nous faisons un contenu d’une qualité éditoriale très correcte à un prix qui n’est pas rédhibitoire. Tout cela se met en place progressivement. » 

 

Paulin Assem

Paulin Assem - ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

 

Le monde de la jeunesse et de l’illustration était « inexistant », assure Paulin. « Au Togo, il n’y avait rien, tant que les auteurs n’ont pas été regroupés, et formés. Chez Ago, la bande dessinée n’allait pas de soi, mais en se confrontant au marché, on se rend compte qu’il y a une réelle plus-value. » Cependant, cette aventure doit presque tout au hasard : « Au départ, nous voulions un magazine pour promouvoir la littérature jeunesse, contenant des jeux, des histoires, des BD. Cet outil de sensibilisation nous a montré qu’il manquait un éditeur BD. »

 

Il y eut aussi la tentative de monter un super héros africain sous la forme manga, sans que le succès ne soit au rendez-vous. Le manque d’une école de Beaux Arts est encore problématique, dans la formation des auteurs – « et on le sait, un bon scénario rachète un mauvais dessin », note Paulin. Il faudra encore que les talents se manifestent, et soient repérés.

 

Les libraires, "Il faut tout le temps être derrière"

 

Mais on en revient toujours à la difficulté de la distribution : Yasmin insiste sur l’absence de travail de la part des libraires. Pas d’animation autour des ouvrages, un modèle de dépôt-vente, un règlement tous les six mois... « Et encore, il faut leur courir après. Et pour le réassort, si je ne vais pas chez eux pour me rendre compte que les livres ne sont plus disponibles, ils n’y pensent pas », plaisante-t-elle. À peine, cela dit. « Il faut tout le temps être derrière. »

 

Et voici pourquoi le numérique représente un terrain d’espoir pour l’ensemble de l’édition africaine francophone. « Cela donnera accès aux œuvres, partout dans le continent, mais également dans la diaspora africaine. Sauf qu’il nous faudra aussi les outils pour leur vendre les ouvrages imprimés », note Yassmin. Paulin est plus tranché : les supports de lecture ne manquent pas en Afrique. En revanche, les gens « n’ont pas la culture de la lecture, qu’ils n’ont jamais acquise. Ceux qui lisent, lisent le programme pour réussir à l’école. Et dès la fin du cursus, on oublie les livres. » 

 

L’essor des modèles de paiement par mobile – créditer un compte, et effectuer ses règlements ainsi – représente une solution pour assurer la vente des œuvres. « Reste que, le plaisir de la lecture, ce n’est pas courant. Avant, on trouvait les librairies par terre, avec les livres exposés, mais même cela a disparu. Les livres qui circulent sont devenus très rares », indique Paulin.

 

Pourtant, il se passe bien quelque chose, dans l’édition, alors que le pouvoir d’achat des Togolais s’est réduit. « L’offre de bande dessinée, par exemple, avait totalement disparu, même si l’on avait l’argent pour les acheter. » 

 

Pour intéresser les lecteurs, Graines de pensées a tenté l’expérience d’un livre traduit dans les langues nationales. Des versions trilingues sont également envisagées, pour les enfants, et les populations de l’intérieur. « De même, chez Ago Medias, nous avons des ouvrages, comme chez Graines de pensées, qui ouvrent vers une dimension encyclopédique, documentaire, pour conserver le lien avec la transmission du savoir. Cela répond aux exigences des parents, vis-à-vis du monde scolaire : faire des livres, c’est avant tout répondre aux attentes du public. Les Togolais n’ont pas les moyens, mais sont extrêmement exigeants. »

 

Le pays se relève aussi d’une difficile période : un président qui briguait un nouveau mandat, Faure Essozimna Gnassingbé, et a littéralement brisé le peuple. Alors que le pays entier était en grève, le président a s’est fendu d’un message disant en substance « On verra qui aura faim en premier ». Et cela a achevé le peuple, qui a acquis un mode de vie d’économie de survie. La question n’est plus dans l’économie ni le coût du livre, c’est la situation du pays.


Pour approfondir

Editeur : Bayard
Genre : christianisme :...
Total pages : 252
Traducteur :
ISBN : 9782227486638

Vivre dans l'espérance ; avec les orphelins du Togo

de Stella Marie

Depuis quinze ans, soeur Stella, dont le frère est mort du sida, soigne obstinément une population rurale touchée par le fléau du VIH. En 1999, elle crée l'association " Vivre dans l'Espérance ", qui permet de faire fonctionner trois structures différentes de soins, de traiter 2000 adultes et de prendre en charge 1500 orphelins. Dans une région de transit, à proximité de trois frontières, où s'étend une prostitution non contrôlée et où les structures hospitalières sont inexistantes, elle apporte des réponses médicales et humaines à des enfants et des adultes abandonnés par leur famille. Elle a développé, par un système de parrainage, des activités de formation professionnelle et l'accès à l'éducation pour les orphelins dont elle a la charge. Son témoignage, où se mêlent l'expression de la combattivité, la tendresse et l'humour aussi, est sidérant. Il interpelle, par sa grande force spirituelle et par la beauté du combat qu'il révèle, mené au nom de l'amour et de la lutte contre tous les préjugés. Une grande voix contemporaine, qui a la force spirituelle de celles de Soeur Emmanuelle et Mère Teresa.

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