Agent littéraire : au service d'autrui

David Pathé Camus - 30.10.2019

Edition - Société - contrat édition livre - agent littéraire - auteurs profession


DOSSIER – Après plusieurs semaines de réflexions sur le métier d'agent littéraire, de ses imbrications au sein de la chaîne du livre, David Pathé-Camus, livre quelques ultimes remarques. Sur l'industrie du livre, ses évolutions et les changements impératifs qu'elle doit prendre en compte. Salutaire.


À votre service ? pixabay licence


« Au service d’autrui. » À qui avez-vous pensé en lisant cette phrase ? À ceux qui allaient se mettre à votre service (agents, éditeurs, auteurs, etc.) ? Ou bien à ceux au service desquels vous alliez vous mettre (agents, éditeurs, auteurs, etc.) ?
 

Les intérêts d'une triple alliance


Quand je négocie un contrat, je suis au service de mon client — qui me rémunère —, en effet. Mais pas seulement. Je suis également à mon propre service (j’exerce mon métier), et je dirais même que je suis au service de l’éditeur. Comme je l’ai dit dans un précédent article : « (…) un contrat d’édition est le lien qui unit une personne physique (l’auteur) à une personne morale (la maison d’édition), et comme j’ai à cœur d’entretenir les meilleures relations possibles avec les personnes avec qui je travaille, je me suis toujours fait fort de négocier les meilleurs contrats. »

Il y va de l’intérêt des deux parties. Quand je négocie avec un éditeur, pour mon client, je ne le fais jamais sans tenir compte aussi de l’intérêt de l’éditeur. Je veux que sa relation avec mon client dure aussi longtemps que possible et soit profitable pour eux deux (et pour moi). Si je négocie avec vous, éditeur, c’est parce que je veux vous aider à établir la meilleure relation possible avec vos auteurs et parce que je vous aime. 

Comme je l’ai dit dans mon article III : le métier d’agent est « (…) inséparable du “souci de l’autre”. » Ce souci de l’autre, il se peut que mon interlocuteur ne l’ait pas. Mais il n’appartient qu’à moi de l’éprouver de mon côté. Un monde meilleur commence toujours par soi. 
 

Retour sur les heures sombres de la numérisation


Les éditeurs ont tout à gagner à offrir les meilleures conditions de travail possible aux auteurs avec lesquels ils collaborent. À ce titre, je regrette profondément la manière dont le SNE a mené l’opération ReLIRE : absence de consentement de l’auteur, méconnaissance des méthodes de numérisation et de leurs implications en termes de respect de l’œuvre, système d’opt-out et non opt-in, partage à 50/50 des recettes, etc. Ces méthodes ne pouvaient qu’antagoniser les rapports entre éditeurs et auteurs et leur nuire à long terme. 

Depuis l’affaire ReLIRE, la bête est sortie du bois. Désormais les auteurs savent que le SNE n’hésitera pas à bafouer leurs droits (moraux et patrimoniaux), et que l’État ne viendra pas à leur rescousse : trop complexe le droit d’auteur, trop peu nombreux les auteurs, trop puissantes les grosses maisons d’édition, trop respectables les grands éditeurs, trop saltimbanques les Ayerdhal. 

(Heureusement, saisie par un collectif d’auteurs mené par le Droit du Serf, la Cour de Justice Européenne est venue rappeler à nos amis du SNE et de la SOFIA que dans le droit européen il est obligatoire d’obtenir le consentement préalable de l’auteur ou de l’ayant-droit de l’œuvre que l’on veut exploiter, numériser ou communiquer publiquement.)

Les auteurs ne demandent pas la lune. Ils comprennent très bien que leurs revenus soient fonction de leurs ventes.

Tout ce qu’ils réclament, ce sont des conditions de travail décentes, à savoir, notamment : DA progressifs commençant à 10 %, contrats limités dans le temps à 10 ans maximum (à signature) — autrement dit, rien qui ne soit dans l’intérêt des deux parties. J’ajouterais même que je ne vois aucun inconvénient à ce qu’un éditeur s’occupe lui-même de céder les divers droits secondaires des œuvres dont il a acquis les droits principaux, pourvu qu’il le fasse aux mêmes conditions que les agents : soit 20 % de commission au lieu de 50 (si votre éditeur vous prend 60, fuyez). 

De la même manière, comment expliquer la différence de traitement entre « auteur avec agent » et « auteur sans agent » ? Pourquoi une telle discrimination ?
 

Changer les relations, pour mieux


Pourquoi, par exemple, proposer aux auteurs sans agent des droits numériques trop souvent alignés sur les droits papiers (ou bien à 10 % ou 12 % du PPHT), et non les mêmes droits que ceux proposés aux auteurs étrangers (ou avec agents), soit plus proches de 20 % (sur le PPHT) ?

Pourquoi, dans le cas de l’auteur avec l’agent, l’éditeur trouve-t-il normal d’envoyer spontanément la couverture, la quatrième de couverture, etc. à l’agent pour approbation par l’auteur, et pas dans le cas des auteurs sans agents ? Pourquoi, dans le cas des auteurs avec agent, les éventuelles cessions de droits sont-elles soumises à approbation de l’auteur, et non dans le cas des auteurs sans agents ?


Il vient de ReLire son contrat... pixabay licence

 
Pourquoi dire à un auteur « c’est les mêmes conditions que pour tout le monde », alors que ce n’est pas toujours le cas, ce dont l’auteur finira inévitablement par s’apercevoir ? Parce que c’est possible, me direz-vous. 

En effet. Mais cela peut changer, pour le bien de tous. Et les agents peuvent y contribuer. Ils ne sont pas la panacée, c’est entendu. Vous pouvez être déçu par votre relation avec eux, cela va de soi.

Mais, comme le disait Ayerdhal dans sa lettre ouverte aux éditeurs et aux parlementaires, à Nantes, en octobre 2000 : « Si je ne suis pas content de la prestation de l’agent, je suis libre de dénoncer le contrat sans nécessairement passer par la case tribunaux, surtout s’il est bordé dans le temps, alors que si je ne suis pas satisfait des performances de l’éditeur en matière de représentation artistique ou commerciale, appelez-la comme bon vous semble, je ne peux même pas lui retirer les droits dérivés sans rompre le contrat d’édition, avec les galères judiciaires et financières que cela entraîne. »

Un contrat avec un agent vous lie pour 1 à 2 ans. Un « contrat type » avec une maison d’édition vous lie (enfin, lie votre œuvre) pour l’entièreté de la PLA — soit jusqu’à 70 ans après votre mort. 
 

Au service de la lecture


Vous comprenez que quand je parle de se mettre « au service d’autrui », il ne s’agit pas de se demander qui va être au service de l’autre — l’éditeur n’est pas plus au service de l’auteur que l’auteur n’est à son service. Nous sommes tous au service les uns des autres, et j’irais même plus loin — puisque j’ai évoqué ReLIRE : au service des livres dans leur ensemble, passés, présents et à venir. Les livres nous font vivre, et il difficile de trouver plus « au service d’autrui » qu’eux.

Comme le disait Daniel Pennac dans ses fameux « Droits du lecteur », avec un livre on a : 

1 — Le droit de ne pas lire

2 — Le droit de sauter des pages

3 — Le droit de ne pas finir un livre

4 — Le droit de relire

5 — Le droit de lire n’importe quoi

6 — Le droit au bovarysme

7 — Le droit de lire n’importe où

8 — Le droit de grappiller

9 — Le droit de lire à haute voix

10 — Le droit de se taire

N’est-ce pas aussi cette forme de liberté que nous voulons défendre ?  

 
Prochain article : « En guise d’adieu. »
 
Précédemment : Responsables et donc professionnels


Dossier - Profession : agent littéraire, un métier mal connu


Commentaires
Merci pour cet article hyper intéressant.
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