Aimer ou non le monde : cap sur la philo, avec Roger-Pol Droit

Nicolas Gary - 26.03.2013

Edition - Les maisons - Roger-Pol Droit - Philosophie - dictionnaire


Pour offrir aux lecteurs une petite tranche de philosophie, ActuaLitté, avec Babelio et les éditions Seuil offrent toute la semaine des extraits et des citations tirées du livre de Roger-Pol Droit, Ma Philo perso. L'ouvrage est paru début mars, avec 512 pages de réflexions, courtes ou longues, pour « refuser les généralités ». Aujourd'hui, inauguration avec Aimer ou non le monde 

 

 

 

 

Ne pas aimer le monde est une attitude dangereuse. Elle suscite fantasmagories et illusions. On construit des suppléments fantastiques à l'écume des jours, on imagine des arrière-mondes pour échapper à quelque désagrément intime ou pour esquiver le tragique universel de l'existence et de l'histoire.

 

Refuser la réalité – unique, banale, simple, cruelle – fait naître des mirages, lendemains qui chantent ou apocalypses rédemptrices. La dure platitude des faits est chaque fois remplacée par un sens caché.

 

Dans la plupart des croyances, religieuses, morales ou politiques, le réel se dédouble. Au lieu de se contenter d'exister, il s'oriente selon des significations surimposées et tombe sous le coup de sentences sans appel. Le monde n'est plus simplement tel qu'en lui-même. Du haut du ciel, au nom du vrai, du beau et du bien, le voilà jugé « du dehors », considéré comme habité par le mal et condamnable pour imperfection.

 

 

Contre ces mirages, des penseurs œuvrent à la désillusion : les sceptiques, ainsi que Montaigne, Spinoza, Schopenhauer, Nietzsche, entre autres. Tous rappellent, en dépit de leurs dissemblances, que la réalité est sans dehors, ni double, ni belle, ni laide. Nos espérances et nos craintes, nos louanges et nos blâmes ne sont qu'apparences fugitives, simples ricochets des forces du corps.

 

La puissance d'une œuvre se mesure alors à la profondeur des illusions qu'elle défait. Plus elle dissipe de mirages, plus elle les détruit radicalement, plus il conviendrait de lui savoir gré de la délivrance qu'elle prodigue.