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Algérie : une caméra cachée avec l'écrivain Rachid Boudjedra tourne au sordide

Nicolas Gary - 05.06.2017

Edition - International - Rachid Boudjedra Algérie - télévision émission littéraire - humiliation écrivain Algérie


Le mois du ramadan vient de débuter sur une histoire nauséabonde. Alors que Londres vient de vivre un attentat, l’affaire prend une tournure plus sordide encore. Tout débutait avec une caméra cachée, proposée par la chaîne algérienne Ennahar TV. Un programme humoristique, qui a finalement dégénéré.



 

 

La semaine passée, la chaîne la plus consultée du pays mettait en scène une fausse agression entre des policiers et l’écrivain algérien Rachid Boudjedra. Ces caméras cachées devaient représenter une force de la chaîne, mais le sketch a viré au glauque. 

 

Une étrange émission littéraire
 

L’histoire met en scène de faux journalistes, que rejoindront de faux policiers. On met d’abord en cause les écrits de Rachid Boudjedra, qui tente de se défendre en rejetant l’idée qu’il puisse exercer une influence sur les lecteurs. Mais sur le plateau, entrent alors en scène les deux flics. D’abord avec le sourire, Boudjedra joue le jeu, même quand les hommes présentent au présentateur une convocation accusant l’auteur d’espionnage. 

 

La séquence va tourner au vinaigre : Boudjedra lâche « Soubhane Allah », ironique en cette circonstance. Il s’agit d’une expression qui reconnaît la splendeur d’Allah. Mais l’auteur est connu pour ne pas être particulièrement croyant ni pratiquant. L’animateur se jette sur l’occasion et l’oblige à répéter à trois reprises « Allah Akbar ». Toujours avec bonne volonté, l’écrivain s’exécute. Et quand on lui demande s’il est musulman, il précise : « Je suis musulman et demi », tout en reconnaissant ne pas faire la prière. 

 

Accusé d’athéisme, on tente enfin de le contraindre à dire une prière, mais Boudjedra refuse, et la situation dégénère. Humilié alors qu’on tente de lui faire renier son athéisme, il quitte le plateau, toujours inconscient qu’on vient de lui imposer un sinistre canular. 

 


 

Rapidement, ce marasme fait le tour des réseaux sociaux, et voici qu’une vague de solidarité pour Rachid Boudjedra se met en place. L’auteur s’exprime : « J’ai fait l’objet d’une opération de kidnapping et d’un acte terroriste. » D’autant plus que, peu avant, il avait déjà subi l’interrogatoire d’une autre chaîne. « Nous avons vécu un terrorisme politique et religieux. Maintenant, on subit un terrorisme médiatique », poursuit-il. 
 

Pourtant soutenue par le pouvoir, la chaîne a décidé de faire cesser la diffusion de ces caméras cachées, alors que le frère du président Bouteflika, Saïd, a dénoncé publiquement l’émission. À l’occasion d’une manifestation organisée ce samedi, il s’est adressé directement à l’auteur disant « c’est une ignominie, ce qu’ils ont fait ». 

 

"Ces trous du culte d'Ennahar"
 

Pour le journaliste et écrivain Nath Amar Arezqi, cette affaire reste sordide : « La caméra cachée de ces trous du culte d’Ennahar piégeant Rachid Boudjedra est une ignominie absolue. Comment des crétins avérés humilient un grand écrivain. En essayant de l’avilir, ils se sont dégradés eux-mêmes et cette plongée dans le caniveau est malheureusement un signe de ces temps de naufrage. Pas possible de se taire devant cette inquisition ordurière. »

 

Et d’ajouter : « Quiconque a vu ces images qui ressemblent à une vidéo de Daesh contraignant sous la menace d’une arme un otage à prononcer la chahada en sort révulsé. Condamner ces pratiques de l’inquisition et de la débilité qui se prend pour de l’humour répandues par une télé qui semble avoir des appuis au pouvoir en place est le minimum. »

 

Le frère du président était venu en dépit de la volonté des intellectuels à l’origine de cette manifestation. « Il faut bouger de votre côté aussi, il faut que la justice et le ministère de l’Intérieur bougent. Sinon, moi seul je ne peux rien faire », lui a rétorqué l’écrivain. 

 



 

L’écrivain a annoncé qu'il porterait plainte. Le PDG de la chaîne n’aura finalement présenté ses excuses qu’à travers un message sur Twitter. Simplement, après l'annonce du retrait de l'émission, ce même PDG a décidé de retirer ses excuses, dans une déclaration plus méprisante encore.

L’Autorité de régulation de l’audiovisuel a pour sa part dénoncé « les pratiques contraires aux principes de la déontologie ». Elle rappelle l’importance d’« éviter la diffamation, l’injure et la violence dans toutes ses formes dans les programmes de caméra cachée ». 

 

"Tombé aux mains d'un groupe terroriste"


Rachid Boudjedra ajoutera plus tard : « Ils m’ont contacté pour me dire que je serai le premier invité d’une émission intitulée “Nadi Al adabi” (le club littéraire) et qui sera diffusée durant le Ramadan. J’étais avec mon ami Smail Hadj Ali et mon épouse. Ils les ont éloignés de moi rapidement et ils m’ont emmené à l’hôtel El Kettani, à Bab El Oued, où j’ai été torturé. »

 

Et de poursuivre : « À un moment donné, j’ai pensé que j’étais tombé aux mains d’un groupe terroriste. J’ai vu deux jeunes avec des gilets de la police et des pistolets sur la ceinture. Je ne sais pas si ces armes étaient en plastique ou pas. »

 

Tout cela a pris une nouvelle tournure quand le chef des Frères Musulmans d’Algérie, Abderrazak Makri, représentant du Mouvement de la société pour la paix, s’est exprimé. Il reproche l’intervention du frère du président, et lance les thèses conspirationnistes en vigueur. Mais son message trouvera rapidement un écho tout aussi passionné, avec la réponse du romancier Kamel Daoud.

 

« Un islamiste comme vous se manifeste toujours au deuxième jour, au troisième, jamais au premier. Vous êtes une idéologie de parasites, partout... Vous ne pouvez pas comprendre que le monde et un pays peuvent être pluriels et divers... Insulter les autres pour monter dans leur dos et crier plus fort, vous savez le faire. Tous ceux qui ne sont hors de votre idéologie sont donc de gauche, athées et agents de l’extérieur. L’extérieur étant l’Occident, pas l’Arabie Saoudite et la pieuvre turque que vous rêvez d’épouser en frère de service... »

 

via El Watan, Liberté Algérie, Mediterranée, ObservAlgérie