Algérie : une émission de télévision censurée à cause d'un livre, Paris Alger

Nicolas Gary - 28.04.2015

Edition - International - Algérie censure télévision - émission satire politique - livre Paris Alger


Après la colonisation, l'indépendance, et depuis toujours, des relations entre la France et l'Algérie, qui ne vont jamais de soi. Deux journalistes, Marie-Christine Tabet et Christophe Dubois, avaient publié un ouvrage aux éditions Stock, pour raconter cette « histoire passionnelle ». Entre révélations et analyses, le livre Paris Alger avait de quoi... faire sévir les autorités algériennes.

 

 

Didouche Mourad Alger

La nuit tombée, sur Alger

Samy Lamouti CC BY SA 2.0 

 

 

On peut parler de tout, mais pas sur n'importe quelle antenne. L'Émission El Djazaïra Week-End de la chaîne privée El Djazaïria TV avait ainsi choisi de parler de ce fameux ouvrage, pointant plusieurs éléments d'enquêtes tirés du travail des deux auteurs. Abdou Semmar passe ainsi en revue plusieurs dépenses étonnantes, opérées par la fille du Premier ministre Abdelmalek Sellal. 

 

Œuvrant dans la satire politique, l'émission est une habituée du poil à gratter. Mais cette fois-ci, l'intelligence et l'humour n'ont rien pu faire. Les commentaires sur des achats immobiliers opérés par la jeune femme qui a 26 ans font voir rouge : 860.000 € investis pour un appartement sur les Champs Élysée, ce n'est pas une barbe à papa qu'on offre lors de la Foire du Trône.

 

C'est ainsi, que l'Arav, Autorité de régulation de l'audiovisuel convoque Miloud Chorfi, le directeur général de la chaîne, mettant en cause « les dérives répétitives de l'émission Week-end qui verse dans le sarcasme et le persiflage à l'encontre de personnes dont des symboles de l'État et des hauts responsables de différentes institutions ». 

 

Pour l'heure, Karim Kardache, grand responsable de la chaîne temporise : l'émission se fait que s'arrêter, en fin de saison, pour mieux reprendre dans un mois, après le Ramadan. Ni censure, ni autocensure, et l'Arav doit mettre en place plusieurs rencontres avec les responsables pour établir avec eux le programme.

 

La chaîne "se retourne contre nous"

 

Abdou Semmar, le chroniqueur qui a mis le feu aux poudres, riposte alors, auprès de l'AFP : « Nous avons réalisé un dernier numéro vendredi, en choisissant d'arrêter l'émission plutôt que d'infléchir la ligne éditoriale comme on nous le proposait. » Et si l'on voit les membres de l'équipe pleurer, ces larmes deviendront détermination, « celle de créer un autre espace d'expression ».  

 

Depuis Facebook, il poursuit : « La chaîne au lieu de nous soutenir, elle se retourne contre nous pour sauver sa manne publicitaire et ses emplois. C'est sa ligne de conduite. Pas la nôtre. Et les arguments présentés sont nuls et incroyablement bêtes ! Depuis quand on arrête un programme de son propre grès une semaine après l'avertissement et les accusations de Miloud Chorfi d'atteinte aux “symboles de l'Etat” ! Et le ramadan, il est en juin ! Nous sommes en avril non ? La chaîne n'a pas été même solidaire avec nous et désormais, elle affiche son soutien au régime ! C'est du jamais vu, voilà tout... Nous allons continuer notre mobilisation sans eux. »

 

Ce 1er mai, un rassemblement réunissant journalistes et travailleurs de la presse, ainsi que les militants associatifs et représentants syndicaux, aura lieu Place de la liberté de la presse, à Alger, à 11 h. La date est bien entendu celle de la fête du Travail, mais également celle de la Journée mondiale de la liberté de la presse. 

 

 

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« Chorfi et sa clique s'opposent à notre liberté d'expression et nous accusent d'atteinte aux Symboles de l'État. Un communiqué officiel a été diffusé dans ce sens. Les gens qui doutent encore de la censure et de la violation de notre liberté d'expression sont de véritables mercenaires », affirme Mustapha Kessaci, producteur et rédacteur en chef de l'émission. 

 

Calquée sur le modèle du Petit Journal de Canal+, il était normal que son homologue français décide de convier Abdou Semmar à intervenir. Il affirme d'ailleurs que le livre ne serait pas disponible en librairie.

 

« Mais vous savez que nous, Algériens, sommes doués pour les solutions informelles... donc le livre circule sous le manteau. Et comme nous sommes aussi doués pour le piratage – et d'ailleurs je m'en excuse auprès des auteurs de ce livre – il a été téléchargé je ne sais pas combien de fois sur internet, pour qu'il soit plus accessible à tous les Algériens. »

 

De quoi faire grincer des dents, bien entendu. Nous avons sollicité l'éditeur et les deux auteurs, pour obtenir leurs réactions. Face à la censure, comment parler de piratage ?