Allan Poe : décrire la mort de son épouse, un remède à sa folie

Julien Helmlinger - 28.05.2013

Edition - International - Edgar Allan Poe - Lettre manuscrite - 19e siècle


On qualifie parfois la prose et le personnage d'Edgar Allan Poe, figure du romantisme à l'américaine, de claustrophobiques, voire de morbides. Et pendant les années 1840, décennie au cours de laquelle la critique relevait autant ses écarts de conduite que son excessive consommation d'alcool, l'écrivain correspondait en privé avec un de ses fans nommé George Washington Eveleth. Quand ce dernier le questionna au sujet de la cause du mal qui l'affligeait, Poe lui répondit en évoquant la maladie et les dernières heures de son épouse Virginia.

 

 

 

 

Selon Molly Schwartzburg, ancien conservateur du Harry Ransom Center, la correspondance entre les deux hommes débuta en 1845, à l'occasion d'une première lettre signée Eveleth. Et celle-ci s'étala ensuite sur plusieurs années, passant en revue des thèmes comme les projets de publication, les choix littéraires, et les querelles de l'auteur avec ses pairs écrivains.

 

Quand en 1846 un autre homme de lettres attaqua Poe, arguant de plagiat et autres vices littéraires, celui-ci répondit dans les colonnes du Spirit of the Times, journal de Philadelphie. C'est d'une manière quelque peu elliptique que le romantique se serait défendu, en évoquant vaguement un « mal terrible ».

 

Une mention qui allait susciter un élan de curiosité chez son fidèle lecteur, Eveleth, comme en témoigne leur correspondance. Quand celui-ci lui demanda quel était ce mal, Poe lui conta comment son épouse Virginia fut atteinte de la tuberculose en 1842. Du moment ou elle commença soudainement à saigner, tandis qu'elle chantait en jouant du piano, et les phases alternées de maladie et de rétablissement qui s'ensuivirent. Une période qui l'affecta autant sa sensibilité que sa nervosité. Un calvaire psychologique qui n'aurait pris fin qu'au décès de son épouse, selon les propres termes de l'écrivain.

 

Ci-dessous un extrait traduit de la lettre en question : 

Ce « mal » était le plus grand qui puisse arriver à un homme. Il ya six ans, une femme, que j'aimais comme aucun homme n'a jamais aimé auparavant, a rompu un vaisseau sanguin en chantant. Sa vie en a été désespérée. J'ai pris congé d'elle pour toujours et subi toutes les affres de la mort. Elle a récupéré partiellement et j'ai de nouveau espéré. À la fin d'une année, le navire s'est brisé à nouveau - je suis passé par exactement la même scène. Encore une fois près d'un an plus tard.

Puis à nouveau - à nouveau - encore et encore cette fois à intervalles variables. Chaque fois que j'ai senti toutes les angoisses de sa mort - et à chaque avènement de la maladie je l'aimais plus cher et me cramponnais à sa vie avec une opiniâtreté plus désespérée. Mais je suis constitutionnellement sensible - nerveux à un degré très inhabituel. Je suis devenu aliéné, avec de longs intervalles d'une horrible santé d'esprit. Au cours de ces accès d'inconscience absolue, je buvais,

Dieu seul sait combien de fois ou combien. Par le cours des choses, mes ennemis ont relié la folie à la boisson plutôt que la boisson à la folie. J'avais en effet, presque abandonné tout espoir d'une guérison définitive lorsque j'en ai trouvé une dans la mort de ma femme. Ce que je peux supporter et supporte comme il sied à un homme - était l'horrible oscillation sans fin entre l'espoir et le désespoir que je ne pouvais plus endurer sans la perte totale de raison. Dans la mort de ce qui était ma vie, alors, j'ai retrouvé une nouvelle, mais - oh mon Dieu ! combien mélancolique existence.

 

La lettre est lisible en son intégralité à cette adresse.