Amazon contre Hachette : "On n'est pas sorti de l'auberge"

Nicolas Gary - 28.05.2014

Edition - International - Hachette Book Group - Amazon - vente de livres


Le prochain titre de JK Rowling, écrit sous son pseudonyme, Robert Galbraith, ne peut pas être précommandé sur Amazon.com. Au même titre que des dizaines d'autres livres publiés par Hachette Book Group. Depuis bientôt trois semaines, les deux sociétés ont officiellement un problème, qui aurait pour base les négociations commerciales autour de la vente de livres numériques.

 

 

Amazon Packaging

Nic Taylor, CC BY NC ND 2.0, sur Flickr

 

 

Ce qui est intéressant, c'est que depuis le début, on n'avait entendu que la seule parole de Hachette Book Group. Que ce soit des porte-paroles, restés cependant très évasifs sur les motifs du conflit, ou encore le CEO, Michael Pietsch, pour s'excuser auprès des auteurs. Mais voilà qu'Amazon, depuis ses forums, a décidé de répondre. C'est officiel, bien entendu, mais resté assez discret. 

 

"Nous ne sommes pas optimistes quant à une résolution prochaine"

 

« Chez Amazon, nous faisons des affaires avec plus de 70.000 fournisseurs, y compris des milliers d'éditeurs. Un de nos importants fournisseurs est Hachette, qui fait partie d'un conglomérat de médias pesant 10 milliards $. Malheureusement, en dépit du travail réalisé des deux côtés, nous avons été incapables de parvenir à un accord mutuellement acceptable », explique le vendeur. 

 

C'est, à demi-mot, ce que l'on avait lu chez David Gaughran, pour qui Amazon était plus la victime de Hachette, et de l'ensemble des éditeurs américains. En effet, ces derniers disposent de nombreux médias, qui leur permettent de véhiculer leur bonne parole, au travers de la presse, et de faire passer Amazon pour le grand méchant.

 

La disponibilité des titres dépend, comme le souligne le cybermarchand, du temps mis par Hachette pour remplir les commandes passées sur le site. « Une fois que l'inventaire nous parvient, nous le distribuons au lecteur sans délai », assure-t-on, comme pour enfoncer le clou de la faute sur l'éditeur.  

 

Si Hachette fait bel et bien partie du groupe international Lagardère, n'oublions pas non plus qu'Amazon pèse 75 milliards $ de chiffre d'affaires annuel - soit sept fois plus que le groupe Lagardère au global. En outre, Amazon est sous la pression de ses actionnaires depuis plusieurs mois, lesquels veulent voir leurs dividendes augmenter. La société a toujours eu pour politique de réinvestir ses bénéfices dans la construction de nouveaux centres de distributions et de diffusion, ou encore la recherche et développement pour ses appareils Kindle et l'achat de nouvelles sociétés.

 

« Hachette a oeuvré de bonne foi, et nous admirons la société et ses dirigeants. Néanmoins, les deux sociétés ont jusqu'à présent échoué à trouver une solution. Encore plus malheureux, si nous gardons l'espoir, et travaillons dur pour parvenir à une solution dès que possible, nous ne sommes pas optimistes quant à une résolution prochaine. »

 

Autrement dit, et comme nous l'avons à plusieurs reprises souligné, la situation va s'éterniser. Et Amazon, en filigrane, répond bien aux questions que tout le monde se pose : les négociations contractuelles sont problématiques : d'un côté, le fournisseur fait une offre, de l'autre, le revendeur est libre de l'accepter, ou non. Et dans les négociations, on peut trouver différents éléments promotionnels, assurés par le revendeur. « Lorsque nous négocions avec les fournisseurs, nous le faisons au nom des clients. La négociation des termes acceptables  est une pratique commerciale essentielle qui est fondamentale pour maintenir un service et une valeur ajoutée pour les clients sur les moyen et long termes. »

 

Allez voir la concurrence si besoin

 

Toutefois, on relativise : sur 1000 articles proposés sur Amazon, 989 produits ne seront pas concernés par les dommages collatéraux de ces négociations. « Si vous avez besoin d'un des titres concernés rapidement, nous déplorons la gêne occasionnée, et vous encourageons à acheter une version neuve, ou d'occasion, chez l'un de nos vendeurs tiers, ou l'un de nos concurrents. » On s'amusera en songeant aux clients qui souhaiteraient acheter des ebooks Kindle, qu'il est impossible de trouver ailleurs que chez Amazon. Ah, les limites du format propriétaire...

 

Le marchand aurait même proposé de mettre en place un fond d'indemnisation des auteurs, pour les ventes estimées comme perdues : « Nous prenons aussi au sérieux les effets que peut avoir (aussi rares soient-elles) une telle interruption sur les auteurs. Nous avons proposé à Hachette de contribuer à 50 % dans un fonds - à répartir par Hachette -  pour les auteurs afin de minimiser cet impact sur leurs revenus, si Hachette finance les 50 % restants. Nous avons déjà fait cela avec l'éditeur Macmillan il y a quelques années. Nous espérons que Hachette nous prendra au mot. » 

 

Rappelons que les premiers problèmes ont été découverts par certains agents voilà maintenant sept mois, et non pas simplement trois semaines. Ce que l'on retient, c'est qu'Amazon confirme bien toutes les dispositions prises pour limiter les ventes de l'éditeur, sans l'avouer clairement. Dernièrement, et pour accentuer la pression dans les négociations, Amazon avait pris une nouvelle orientation, après les premières mesures d'une tactique en trois points, très simple :

  • proposer des délais de livraison de 2 à 5 semaines
  • offrir des remises de moins de 10 % - peu commun chez Amazon
  • Inciter à acheter des livres d'un même auteur, publiés chez un autre éditeur

En effet, c'était cette fois les précommandes qui étaient concernées : empêcher les clients de pouvoir précommander les nouveautés, et plus spécifiquement, celles d'auteurs promis à des ventes faramineuses, en bons best-sellers. 

 

« Je suis désolé de vous dire que, désormais, Amazon a supprimé la possibilité de précommander les publications de Hachette Book Group », avait expliqué le grand patron, Michael Pietsch dans son courrier aux auteurs. « Sachez que nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour trouver une solution à cette situation difficile, qui servira les auteurs et leur travail »

 

Pour certains, les choix stratégiques d'Amazon, avec Hachette, s'apparentent tout de même à une politique mafieuse, comme une sorte d'extorsion. Mais comment définir que le fournisseur est la victime de son revendeur ? Après tout, si Hachette profite des médias pour plaider sa cause, Amazon profite de sa force de vente et de ses étals pour maintenir l'équilibre dans le bras de fer...

 

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Guerre commerciale entre Hachette et Amazon : le Grand Pardon