Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Amazon courtise l'auteur, supprime l'éditeur : le Kindle, opium des écrivains

Clément Solym - 17.10.2011

Edition - International - Amazon - Kindle - edition


Amazon... définitivement la société qui s'infiltre. Depuis plus de 15 ans qu'a commencé la vente de livres papier en ligne, jusqu'à aujourd'hui, où la firme s'apprête à vendre une tablette sous Android, le Kindle Fire, l'évolution est sidérante. Mais Jeff Bezos sait précisément ce qu'il souhaite. Et comment l'obtenir.

 

Si le livre est devenu depuis longtemps un produit d'appel pour le marchand, son intérêt pour l'édition elle-même n'est pas si ancien. Les premiers pas de l'option Kindle Direct Publishing remontent à moins de trois ans. Elle permet aux auteurs indépendants de propulser leurs créations directement sur le Kindle Store.

 

Achat en direct, presque en un clic

 

Or, depuis plusieurs mois, Amazon se met à acheter, et à enchérir, pour acquérir des auteurs directement, et ne plus passer par une maison d'édition classique, pour continuer d'enrichir son offre de livres. Et de fait, cette offre n'est plus exclusivement numérique : au travers de sept maisons d'édition, montées de toutes pièces par Amazon, et dans des genres littéraires qui cartonnent en version numérique, on peut aussi proposer au consommateur d'acheter en version papier.

 

Une si petite machine, entraînant un tel bouleversement ?

 

La semaine passée, avec l'achat des droits sur les mémoires de Penny Marshall, ce sont 800.000 $ qui furent dépensés pour obtenir l'exclusivité de son oeuvre. (voir notre actualitté) Et cette politique agressive se généralise. Au point de terrifier littéralement les éditeurs. C'est qu'auparavant, il suffisait de dire qu'Amazon n'entrait en concurrence qu'avec les libraires pour se sentir un peu à distance, et en sécurité.

 

Maintenant que les offres s'adressent directement aux auteurs, ce sont les éditeurs et les agents qui voient leur gagne-pain menacé. Et chose anecdotique, Amazon sera maître des prix des ouvrages qu'il publiera...

 

Comme toujours, et c'est valable également en France, où la politesse des services de communication d'Amazon est d'une extrême relativité, Amazon US n'a pas souhaité répondre. Mais pour Russel Garandinetti, un des grands dirigeants de la firme, c'est la fin d'un monde qui s'annonce, et chacun peut commencer à regarder sa montre.

 

Des dommages collatéraux ? Pas pour Amazon

 

Et puis, si vous n'êtes pas heureux, vous pouvez toujours envisager de boycotter les titres d'un éditeur qui aurait décidé de favoriser une exclusivité Amazon. Barnes & Noble a cru pouvoir punir DC Comics, mais finalement, aucune répercussion réelle : les clients continuent d'acheter sur Amazon. (voir notre actualitté)

 

Outre-Atlantique, les auteurs qui signent avec le marchand de Seattle ont désormais accès à Nielsen BookScan, service qui permet de savoir combien de ventes sont réalisées. Un autre atout que la firme met en avant pour signer plus encore et convaincre.

 

L'Authors Guild tente d'avertir les écrivains : signer en direct avec Amazon se fait à vos propres risques, mais l'attrait de la réussite est trop grand pour ne pas séduire. Des dommages collatéraux surviennent, mais pas assez pour décourager les prétendants. Et face aux anciens modèles d'édition à compte d'auteurs, qui ont fait les riches heures de certains, et la ruine de ceux qui y ont cru, le service d'autoédition pour Kindle est une mine d'or.

 

Certes, les auteurs ainsi publiés n'ont pas d'avance sur ventes, mais finalement, ils profitent d'un écosystème qui a largement fait ses preuves. Et si Amazon ne communique pas régulièrement sur ses ventes, la firme sait quand intervenir, pour annoncer qu'un auteur a dépassé le cap du million d'ebooks vendus.

 

France, terre d'asile, encore un peu

 

Pour l'heure, en France, seul le service d'autoédition est activé : un auteur indépendant peut vendre son livre, seul, et sans avoir besoin d'être au préalable publié. (voir notre actualitté) Mais l'outil permet déjà de pouvoir disposer d'un catalogue d'ouvrages en français plus important. Et d'ici à ce que les services d'Amazon ne décident d'aller courtiser directement les auteurs, on pourra toujours regarder aux États-Unis comment le secteur a évolué...

 

Mais il en va de même pour l'Allemagne, ou les prochains pays qui verront le déploiement de cette politique d'achat, et les contrats juteux proposés à des auteurs auparavant affiliés à un éditeur. Il serait intéressant de savoir ce qu'un Jérôme Lindon, éditeur à l'origine de la loi sur le prix unique du livre, penserait de cette situation...

 

C'est un peu comme le loto... ça devient l'opium des écrivains.