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Amazon : des livres, encore et toujours, mais d'occasion

Nicolas Gary - 25.03.2020

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Il en est des communications d’Amazon comme les câlins d’un chat : on ignore toujours si le félin ne vous ronronne pas sous le menton pour en réalité demander sa pâtée. Dernièrement, la filiale française a affirmé, et le clame sur son site, qu’elle « privilégi[e] les produits prioritaires ». De ce fait, certains sont « indisponibles et les délais de livraison allongés ». Et tout un chacun de conclure que les livres seraient donc sanctionnés.


Skitterphoto CC 0

 

Il fallait un habile raccourci de pensée pour instiller dans l’esprit de chacun que les livres ne seraient plus des produits prioritaires. Le raisonnement était caduc du simple fait que les librairies ont dû fermer le 14 mars, dans la foulée des commerces non essentiels et des « lieux recevant du public non indispensables à la vie du pays ». 
 

Du neuf, ou de l'occasion


La terminologie du Premier ministre avait tout pour nous enduire d’erreur : non indispensable, non essentiel, le champ lexical devient facile à identifier. Aussi quand Amazon évoque des « produits prioritaires », le cerveau confiné ne fait qu’un tour — et les médias se ruent comme un seul homme. Amazon arrête de vendre des livres.

Du tout. Du tout du tout. 

D’abord, Amazon contacté par ActuaLitté s’est bien gardé de donner la moindre précision sur ces fameux produits prioritaires. Pas de liste, pas de critères, pas de date précise de mise en œuvre de ces dispositions nouvelles (et un brin autocratiques) : en somme, Amazon fait ce qu’il veut, quand et comme il le souhaite. Quitte à raconter n’importe quoi.

Depuis le communiqué diffusé ce 22 mars, éditeurs, auteurs (et libraires) ont pu observer avec attention comment le marchand américain gère la vente de livres. En effet, constate un auteur : « Tous les livres ne sont pas restés en vente en neuf sur leur site. Quelques coups de sonde m’ont permis de constater que par exemple des livres de poche ne sont plus en vente qu’en occasion et numérique. »
 

Compenser les stocks, facile


La mise en avant du numérique reste la marque de fabrique d’Amazon, qui présente les ouvrages à 0 € pour valoriser son offre Abonnement Kindle. Et procède de même avec les audiolivres intégrés dans l’abonnement Audible. Du miroir aux alouettes, comme il se doit, pour appâter le chaland distrait dans sa lecture des conditions générales de vente.


icondigital CC 0 (photo d'illustration)

 
En vérifiant cette intuition, on constate en effet que plusieurs titres ne sont plus vendus au prix que fixe l’éditeur, mais à des montants étêtés, rabotés, et plus si affinités. Paradoxalement, ces livres d’occasion atteignent parfois des prix unitaires nettement supérieurs à ceux que donne l’éditeur. On trouve ainsi un ouvrage en poche de Gabriel Garcia Marquez, vendu d’occasion pour quatre fois son prix neuf… Dans le même ordre d’idée, Les Furtifs d'Alain Damasio se retrouve à 49,90 € d’occasion… contre 25 € en neuf.

Sans que rien n’indique cependant que cet état de fait n’était pas constatable avant la pandémie et le confinement. Les best-sellers se maintiennent, probablement du fait d’un stock suffisant, mais quid de cette offre d’occasion qui surgit ? 
 

La marketplace, outil anti-éditeur (et auteur)


Les hypothèses depuis ce 23 mars ont commencé à fleurir. « Ils commencent eux aussi à manquer de stock, toute la distribution est plus que ralentie. Et de toute manière, les commandes de réassort qu’ils opèrent sont inexistantes », nous assure un éditeur. 

Comparant les données de mars 2019 avec celles de mars 2020, les maisons sollicitées par ActuaLitté aboutissent à des différences de 25 à 50 % inférieures. Amazon a nettement diminué, chez certains, ses réassorts.

Très rapidement, on suppose, on suppute, on se perd en conjectures : « Mon idée est qu’Amazon écrème sans consulter les éditeurs ses ventes en ligne pour ne garder que les plus gros vendeurs, ce qui nous rapproche de ce que l’on pouvait craindre : un marchand en position de monopole qui fait la pluie et le beau temps et qui a droit de vie et de mort sur les éditeurs selon ses propres impératifs. Mais je suis une langue de pute... », plaisante un auteur.
 
Un éditeur, moins conspirationniste, nuance : « S’ils viennent à manquer de livres, c’est effectivement parce que les distributeurs ne les approvisionnent plus, pas parce que nous avons fait le choix de ne plus vendre chez eux. » La méthode Amazon est réputée : stocks courts et commandes au besoin pour répondre aux demandes des clients. 

Surtout que la firme dispose de solutions très diverses pour s’assurer d’une continuité de son activité. Le Syndicat de la librairie française le pointait d’ailleurs avec justesse : soit puiser dans les stocks propres de l’entreprise, soit passer par les vendeurs tiers — la fameuse marketplace. Il s’agit là de « vendeurs entreposant leurs stocks chez Amazon ou livrant depuis leurs sites », précise le SLF. 

Or, c’est bien la solution qu’a choisie le cybermarchand, quand les ouvrages viennent à manquer : commercialiser les ouvrages d’occasion, que les vendeurs du marketplace proposent. Le tout avec des frais fixes et un pourcentage prélevé, qui permettent de continuer à fournir la demande, sans que ni les auteurs ni les éditeurs ne soient rémunérés.
 

Le livre, un produit prioritaire, par tous les moyens


Il est amusant de penser qu’Amazon s’échine à fournir des livres — donc à considérer la demande comme prioritaire — en s’appuyant sur cette manne des livres d’occasion. D’autant que cette démarche montre à quel point le cybermarchand pourrait, en cas de nécessité, se passer des éditeurs et des distributeurs. 

Librairie Boulinier - Paris
ActuaLitté, CC BY SA 2.0 (photo d'illustration)

 
Lors de précédents conflits face au groupe Hachette, Amazon US avait d’ailleurs opté pour cette méthode : supprimer les livres neufs sortis des entrepôts de son site, pour ne plus commercialiser que les ouvrages de seconde main. De quoi satisfaire les clients, en privant les partenaires éditeurs de ressources essentielles.

Le message sur les produits prioritaires visait-il alors à calmer les ardeurs de la librairie, remontée contre le cybervendeur ? La question reste entière, avec un début de réponse tout de même : non seulement les livres restent pleinement prioritaires, sans quoi l’offre d’occasion ne serait pas valorisée à ce point. Mais surtout, Amazon montre bel et bien que sa force de frappe n’a (presque) pas besoin de réassorts en nouveautés. En tout cas, pas en cette période.
 

La littérature touchée, en attendant le reste


Ainsi, en rusant sur la notion de prioritaire, inscrite dans la continuité des déclarations de Matignon, Amazon écarte un moment les critiques de la librairie à son égard. Rappelons que certains n’hésitent pas à appeler au boycott de l’entreprise, pour venir en aide aux librairies indépendantes, tout en demandant à l’État d’intervenir pour contraindre la firme à cesser ses acheminents.

Pourtant, les données montrent que les fournisseurs n’alimentent plus que les commerces qui ont le droit de fonctionner : les hypermarchés alimentaires, dont la sélection reste assez courte, puis la vente en ligne, Amazon, Fnac, Furet/Decitre, LaLibrairie.com, etc. Or, ce volume global représente un flux de 5 à 10 % — de quoi interroger sérieusement sur le besoin de maintenir des entrepôts ouverts, pour garantir les livraisons.

« Cela semble surtout concerner la littérature », relativise une éditrice parisienne. « Mais en effet, en l’absence de réassort, Amazon prend les mesures pour que le commerce se poursuive. Effectivement, les auteurs et les éditeurs en feront les frais : dans la situation actuelle, c’est un coup de bambou sur la tête en plus. »
 
Evidemment, la société Amazon n'a pas répondu sur ces points.


Commentaires
Bonjour à toutes et tous,



J'adore ce fil d'actualité, et je lis un énième article (bureau des pleurs) sur la politique commerciale d'Amazon.



Je suis un modeste bouquiniste travaillant avec des sites européens payant leurs impôts en Europe (Livre Rare Book, Uniliber). Je ne travaille avec aucun autre. Je paye une redevance mensuelle, je n'ai pas de commission à payer ni sur vente ni sur encaissement et je facture les frais d'envoi au plus juste. J'ai également les adresses courriel de mes clients (ce sont mes clients (à moi tout seul, vivivi)).



Amazon vous (Auteurs, Editeurs, Libraires Neufs et Anciens) facture tout ce que je viens de citer précédemment, et je vois régulièrement des Actualittés où auteurs, éditeurs et libraires se plaignent constamment de ce site. Et pour les bouquinistes je ne parle même pas de la concurrence des particuliers.



J'ai lu l'article de Libération et je suis sur qu'un très grand nombre des éditeurs signataires sont présents à la vente sur A....n.



Dernièrement, ce Gafa a subi une légère taxe qu'il a immédiatement répercuté. Demain, il vous expliquera que le ratio "" Coût Serveur et Marge // sur Volume de livres vendus "" n'est plus rentable. Il doublera les commissions dues.

Où irez vous chercher vos marges ?



Il est déjà entrain d'enterrer les petits libraires et éditeurs, et je pense que d'ici fin avril, plusieurs ne survivront pas au passage du mastodonte.



Je ne comprends pas (il doit me manquer des neurones...) que l'ensemble de cette profession du livre, au travers de ses syndicats, ne ce soit toujours pas groupé afin de créer un site concurrent, français ou européen sur le modèle de ceux que j'utilise.



Vous êtes un peu comme la Poste, qui nous explique qu'elle doit augmenter les tarifs colis pour compenser la perte du C.A. courrier.... alors qu'en 30 ans elle a déjà perdu la moitié du volume des colis.



En ce moment, compte tenu du fort ralentissement de l'économie, vous pourriez lui porter un gros coup de bambou en enlevant tous vos livres de ces sites A et A.(je vais pas gâcher du pixels à écrire leur nom). Et parallèlement, créer une vraie concurrence avec un site dédié au professionnels du livre.



Mais je rêve, vous attendez les coups de bambou suivant.



Merci de m'avoir lu jusqu'au bout, et je tiens à signaler que les fautes d'orthographe, de grammaire et syntaxes sont sous 'copyright' et reste mon entière propriété. Les poursuites engagées seront pédestres.

Christophe
Bonjour à toutes et à tous,



en illustration, nous avons constaté que "L'homme semence", un des livres de notre maison est actuellement proposé sur Amazon en broché d'occasion à partir de 2,99 et en poche (ce livre n'a jamais existé en poche) en neuf à partir de 29,95 !



Il faut savoir que ce livre est habituellement disponible neuf dans toutes les librairies au prix public de 8 euros...



Bon à savoir également, qu'en tant qu'éditeur, nous avons toujours refusé de vendre, directement ou indirectement via une marketplace nos livres papier sur Amazon. Pourtant, certains sont référencés de force et sont notés en épuisé (souvent dès leur sortie) ou, au moment de la commande un message disant que l'éditeur ne peut pas livrer apparaît. C'est une des méthodes usuelles de ce "commerçant", qui nous fait plutôt sourire habituellement... un peu moins en ces temps où personne ne sait dans quelles conditions on va pouvoir sauver nos entreprises et retrouver une relation constructive avec nos clients les libraires.
Merci Christophe pour ce témoignage intéressant.

J'aimerais que vous fassiez une petite visite à mon site d'auteur: http://domi.voyagedenzo.com

Peut-être vous donnera-t-il envie de vendre mes ouvrages. Ils sont édités par BoD et distribués par la Sodis.

Bien cordialement

Domi Montesinos
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