Amazon, désormais propriétaire incontestable du LIVRE sur Internet

Nicolas Gary - 12.11.2014

Edition - Economie - extension nom domaine - ICANN Amazon internet - livre lecture réseau


La course aux enchères aura été âprement jouée, mais dans la dernière ligne droite, c'est donc Amazon qui remporte le gros lot. En lice, différentes extensions de noms de domaine, pour lesquelles huit sociétés, y compris Bowker et Google, s'étaient lancées. Si le montant de la transaction n'a pas été dévoilé, les spéculations oscillent entre 5 et 10 millions de dollars. À présent, le .BOOK appartient donc pleinement à Amazon.

 

 

 

 

L'Internet Corporation for Assigned Names and Numbers, ou ICANN, est la société chargée de vendre les extensions de noms de domaines – le. COM, .NET, etc. Depuis juin 2012, et encore avant, les acteurs de l'édition avaient protesté contre ce qui menaçait alors d'arriver : qu'une société américaine, basée à Seattle, parvienne à mettre la main sur l'extension. BOOK et plusieurs autres. Évidemment, ces extensions sont porteuses de sens pour la firme qui cible évidemment des termes en relation directe avec son économie — et à ce titre, le .BOOK incarne véritablement le cœur de cible. 

 

Les concurrents n'étaient pas vraiment éditeurs, ni libraires, mais plutôt des sociétés high-tech, dont l'activité est de squatter des extensions, et de revendre ensuite des noms de domaine à des firmes qui avaient oublié de les réserver. À l'exception évidente de Bowker, société dérivée de Proquest, firme spécialisée dans la numérisation. 

 

Il avait d'ailleurs été question de remettre en cause la vente de l'extension .BOOK : une société peut-elle acquérir un nom de domaine qui soit un terme générique ? Russel Pangborn, avocat général adjoint du commerce des marques chez Microsoft, était perplexe : selon lui, « cette situation menace l'ouverture et la liberté de l'Internet et pourrait avoir des conséquences nuisibles pour les utilisateurs du monde entier ». 

 

Libraires et éditeurs, à l'international, avaient tenté par différents moyens de contrer l'inéluctable. Françoise Dubruille, directrice de l'European and International Booksellers Federation (EIBF), pointait les risques de cette ouverture cavalière. En effet, « attribuer à un unique opérateur commercial, des extensions génériques, comme BOOK, AUTHOR ou READ, risque d'induire une situation injuste pour le consommateur et les acteurs concernés. D'abord, parce que le consommateur associera l'extension à l'opérateur commercial. Ensuite, parce que cette propriété est une concurrence déloyale, dont les modes d'attribution sont très discutables ». 

 

Or, depuis le 8 mars 2013, les demandes sont bouclées, et l'ICANN devait procéder aux consultations d'usage, avant de choisir la meilleure offre commerciale. Ce même mois, tous les professionnels de l'édition, à travers le monde, lançaient un cri d'alerte : « Nous demandons donc à l'ICANN de ne pas mettre en vente un générique gTLD, pour le terme Book, et d'autres mots semblables du langage commun. »

 

Les organisations syndicales et représentants de l'interprofession, le discours était le même : « Dans les marchés du e-commerce, pour les livres et les livres numériques, qui sont déjà dominés par un petit nombre d'acteurs puissants, cela pourrait conduire à des effets d'éviction préjudiciables et le renforcement des structures de marchés oligopolistiques, au détriment des consommateurs. »

 

Il n'y avait rien à faire. Rien ? Rien !

 

Concurrence déloyale, mais surtout, une démarche particulièrement coûteuse, pour faire partie de la petite liste des éligibles. Et plus chères encore sont les procédures de dépôts de dossier, pour s'opposer à la vente. « Il faut poser 5000 $ sur la table pour commencer la procédure, et présenter son dossier, qui est alors examiné par des experts. » Mais ces experts sont assez difficiles à identifier, et leurs honoraires défient l'imagination. « Mais quand bien même nous serions venus à bout des ces contraintes financières, un dossier ne permet pas de faire jurisprudence sur l'ensemble des autres termes. Déposer un dossier pour le terme BOOK, pourrait coûter plus de 20.000 $ et finalement, il faudrait recommencer avec READ, AUTHOR, etc. », nous expliquait la directrice de l'EIBF. 

 

Aujourd'hui, la messe est dite : l'extension. BOOK appartient désormais à Amazon, qui aura rivalisé contre Bowker, dernier concurrent à s'être retiré de la liste. (via Domain Wire) L'extension générique aurait pour conséquence de brouiller le message auprès du consommateur, qui serait immanquablement induit en erreur. Une extension qui serait www.amazon.book ferait associer la marque et l'extension, dans une approche dommageable pour le consommateur : comment ne pas croire, dès lors, qu'il existe une offre de vente de livres, sur le Net, en dehors de celle de la société américaine ? À ce titre, le BEUC, Bureau européen des Unions de Consommateurs, qu'avait sollicité ActuaLitté, n'a jamais su répondre à nos demandes d'informations.

 

Il est donc possible que, prochainement, on voit apparaître sur la toile des incongruités comme www.fnac.book, ou www.sne.book, voire plus excitant encore, www.gallimard.book – sachant que toutes ces extensions découleront de la propriété d'Amazon. Les marques, pour éviter le cybersquatting, seront contraintes de verser leur écot à la société américaine. Bien entendu, les premières victimes de cette nouvelle donne seront les structures étatsuniennes, avant que ne se généralise l'extension. 

 

Scott Turrow, patron de l'Authors Guild, l'avait pourtant bien souligné : « Placer de tels noms génériques entre des mains privées est anticoncurrentiel et permettrait à des entreprises déjà dominantes et bien capitalisées d'étendre et de renforcer leur puissance sur le marché. Le potentiel pour des abus semble illimité. » De même, la Fédération des éditeurs européens, avec le Syndicat national de l'édition, rappelait : « Dans les marchés du e-commerce, pour les livres et les livres numériques, qui sont déjà dominés par un petit nombre d'acteurs puissants, cela pourrait conduire à des effets d'éviction préjudiciables et le renforcement des structures de marchés oligopolistiques, au détriment des consommateurs. » 

 

Pour mémoire, Amazon avait dépensé 4,6 millions $ pour l'achat du .BUY, ce qui laisse envisager une fourchette très haute pour le .BOOK, bien plus désirable encore.