Amazon invente l'application qui ruine les commerces indépendants

Clément Solym - 11.12.2011

Edition - Librairies - librtairies - application - show-room


Jusqu'à présent, les attaques d'Amazon portées contre les commerçants indépendants n'avaient rien de très officiellement agressif. On savait pertinemment que les moyens déployés visaient à exploiter les boutiques physiques pour n'en faire que des vitrines, le tout sur des rythmes de flûte à serpent pour charmer le chaland. 

 

Ainsi, personne n'a oublié l'outil aujourd'hui démocratisé, mais impulsé par Amazon, permettant de scanner avec l'objectif de son appareil photo un code-barre, pour mémoriser un objet. Et plutôt que de l'acheter en le voyant, garder la chose dans la mémoire de l'appareil, et consulter la boutique en ligne pour le chercher à des tarifs plus avantageux. Sic transit gloria mundi, amen, etc. 

 

 Partir « espionner les commerces locaux »

 

Grungy Money 4

La guerre de prix est lancée, et depuis quelques jours, Amazon a lancé une campagne de promotion liée justement à l'application Amazon Price Check - qui entre temps s'est modernisée. Parce que désormais, avec l'application, le client peut comparer les prix directement, mais également bénéficier d'une remise supplémentaire, s'il décide de faire ses emplettes en ligne et non de passer devant la caisse enregistreuse. 

 

Or, la crise a éclaté lorsqu'une campagne de communication d'Amazon a été lancée, valorisant tout à la fois l'application et la remise effectuée en cas d'achat en ligne. L'accent est tout particulièrement porté sur le fait d'entrer dans une boutique, et d'en ressortir les mains vides. 

 

Et parmi les premiers commerçants à  se retrouver frappés par cette concurrence déloyale, les libraires. Et la sénatrice du Maine, Olympia Snowe, qui s'est dressée sur la route d'Amazon, considérant que ces pratiques étaient exaspérantes, et n'avaient pour but que d'inciter les consommateurs à « espionner les commerces locaux ».

 

Le show-room deluxe

 

Plusieurs autres chaînes de distribution du pays ont donné de la voix : déjà qu'Amazon ne paye pas les taxes locales, n'ayant pas de boutiques de vente, si en plus le marchand s'appuie sur les boutiques réelles, pour inviter à y faire sa liste de course, et rapatrie les clients chez lui, la concurrence devient des plus complexes. 

 

Ce qu'il faut également noter, c'est que le Maine reste un État rural, et que la sénatrice est partie en campagne pour une réélection qui n'est pas gagnée d'avance, l'an prochain. Les petits entrepreneurs de la région ne manqueront pas d'être sensibles aux propos d'une candidate qui leur porte tant d'attention. Mais revenons à Amazon, qui n'a bien sûr pas souhaité commenter la polémique. 

 

Le fait que les magasins physiques deviennent des espaces de présentation, pour des clients qui finalement feront leurs emplettes sur le net, est devenu une évidence. Dans un récent sondage, on apprenait que les consommateurs étasuniens, toujours un peu plus en avance dans ces questions, présentaient, hélas, un visage de ce futur. 

 

24 % des personnes sollicitées pour l'étude expliquent avoir acheté des livres chez un revendeur en ligne, après l'avoir vu tout d'abord chez un libraire. Et en parallèle, 39 % des sondés ont acheté leur ouvrage chez Amazon, après l'avoir trouvé dans une librairie.

 

Ma cassette, on m'a volé ma cassette

 

Nul doute que ces chiffres augmenteront avec le temps. Et l'on pourra toujours répéter aux professionnels dans leur boutique qu'il leur revient de mettre en place un accueil, un confort, une ambiance, qui rende la visite conviviale pour le client, il n'en reste pas moins que la question financière se posera dans tous les cas, et qu'à articles équivalents, le chaland préfère souvent prendre soin de sa bourse... On n'aura pas tout de suite la même convivialité avec un smartphone qu'avec un vendeur en chair et en os, mais en période de restriction budgétaire, tout le monde fait attention. 

 

Euro

 

Pour le cas des librairies, pointé notamment par la sénatrice, cette pratique anticoncurrentielle représente « une attaque contre les commerces de rue, qui emploient nos travailleurs dans nos communautés », explique la sénatrice. Et Snowe de réclamer à Amazon de faire cesser cette campagne de promotion lancée samedi. « Les petites entreprises se battent chaque jour pour rivaliser avec les grands détaillants, comme Amazon, et inciter les consommateurs à venir pour inspecter ces commerces de proximité va trop loin », ajoute-t-elle.

 

Dans ces conditions, il est certain qu'aucun détaillant ne peut rivaliser vraiment : comparer les prix de vente en ligne et hors ligne, est une véritable incitation à ne plus acheter que par le biais des boutiques les moins onéreuses.

 

Libre-arbitre : remises, sur fond de crise, ou voir à court terme

 

Pourtant, dans son communiqué, Amazon revendique un libre choix du consommateur, se mettant à l'abri derrière lui : l'application n'existe que pour faciliter la comparaison entre les produits et de ce fait, il revient à chacun d'acheter en fonction de ses envies, explique le communiqué de la société ? Sauf qu'en proposant 5 $ de remise pour toute personne qui fait ses achats via l'application, ou appliquer une ristourne de 5 % justement sur la commande de trois articles maximum, cela pèse lourd dans le libre arbitre. 

 

Selon Oren Teicher, président de l'American Booksellers Association, il s'agit tout simplement du dernier coup porté par Amazon pour tenter d'accroître ses parts de marché à l'ensemble du pays, au détriment même de toutes les boutiques qui sont installées sur le territoire. Le tout sans que les consommateurs ne se rendent compte que ce sont justement ces boutiques qui payent les taxes et impôts nécessaires pour que les villes puissent disposer de finances pour des écoles, des pompiers ou des bibliothèques. 

 

Que pourrait toutefois bien faire notre sénatrice ? Pas grand-chose, en effet. Difficile de ne pas se dire que ce type de campagnes arrivera prochainement chez nous. Mais difficile également de se demander si 5 $ de réduction valent bien le risque de voir un commerce indépendant fermer...