La littérature best-seller, ou la mise à mort de l'intelligence

Clément Solym - 03.06.2015

Edition - International - Ursula Guin - Amazon capitalisme - logique best sellers


Auteure prolifique, Ursula K. Le Guin s’est notamment illustrée dans la science-fiction et la fantasy. Sa dernière intervention, elle revient à la charge contre le marchand de Seattle : « Pourquoi je continue de vous demander de ne pas acheter de livres sur Amazon », est particulièrement clair. Aucune guerre ouverte entre le cybervendeur et elle, au mieux, une « indifférence pacifique ». Mais quelques raisons de se méfier.

 

Photo by Jack Liu

 

Que ce soit pour l’électromanger, ou d’autres produits, Le Guin n’a rien à dire : faire ses emplettes chez Jeff Bezos ou ailleurs, qu’importe. Même en matière d’autopublication, elle n’aurait que deux ou trois questions, mais, là encore, elle s’en moquerait presque. « Ma seule querelle avec Amazon réside dans sa manière de commercialiser les livres, et dans la manière dont ils utilisent leur succès dans le marketing pour contrôler la vente de livres, mais également la publication de livre », écrit-elle. 

 

Parce que cela revient à tenter de maîtriser ce que les gens peuvent lire et écrire. 

 

Pour exemple, cette liste des meilleures ventes. On sait que des sociétés ont tenté de jouer sur ce top, en proposant des solutions marketing pour les truquer. Amazon a rapidement réagi : on ne touche pas au top des ventes de la firme. Il n’empêche que Le Guin y voit quelque chose d’obscurément réalisé. 

 

Amazon, c’est l’apanage de la vente massive, rapide, et peu chère, « le produit parfait pour la croissance du capitalisme », estime-t-elle. Or, la lisibilité de ces best-sellers ressemble « un peu à la comestibilité de la malbouffe ». L’industrie agroalimentaire vend de la nourriture saturée en graisse au consommateur, et ce dernier en arrive à penser qu’il s’agit là des vertus d’une saine nourriture. « Amazon utilise la machine à best-sellers pour nous vendre de la graisse sucrée pour vivre, et nous commençons à penser que c’est ce qu’est la littérature. »

 

Un goût ruiné

 

Littérature micro-ondes, « emballée, ruine le goût, déstabilise la pression artérielle morale et rend l’esprit obèse ». La résistance, heureusement, s’organise, et des esprits forts se font entendre, eux qui partent à la recherche d’une littérature puissante – loin de ce que Marcel Aymé avait qualifié de confort littéraire, certainement.

 

La question que la romancière pose c’est que le capitalisme n’envisage pas d’autre perspective que le présent, « ignore le passé, et limite son avenir au trimestre actuel ». Or, dans l’économie du best-seller, l’unique valeur du livre réside dans son attrait commercial, et pour la croissance capitalistique, tout dépend de la rapide rotation des ouvrages. Aucune possibilité d’installer les œuvres dans la durée. 

 

Pour l’auteur d’un livre, seule l’épreuve du temps permettra de faire ressortir l’ouvrage, parce que le bouche-à-oreille favorisera la fidélisation des lecteurs. Sauf que l’éditeur n’a plus le temps, puisque la rotation que leur impose le marchand est plus forte, à mesure que sa position s’installe. L’idée d’une édition qui prend le temps, qui sait prendre des risques, soutenir les auteurs disparaît ainsi aux États-Unis, remplacée par un fonctionnement marketing, des prix de vente de plus en plus compétitifs pratiqués par les vendeurs... puis poubelle.

 

On pourrait opposer à Ursula que, sur les livres numériques, les grands groupes éditoriaux américains ont décidé d’un contrat instaurant un prix de vente public qu’ils fixent. Mais en dépit du pourcentage de ventes que ce format représente, cette victoire est encore en demi-teinte. 

 

Alors restent la librairie indépendante, et les éditeurs indépendants, pour offrir une alternative, à cette surconsommation. Celle-là même qui produit les solutions d’abonnements pour lectures illimitées... Une forme d’obsolescence programmée, et un cycle de vie qui se définit par la satisfaction instantanée. « Chaque achat de livre fait sur Amazon est un vote pour une culture sans contenu, et sans satisfaction. »

 

Et à qui opposerait que les best-sellers permettent aux maisons d’édition de prendre des risques, on interrogera, en France, quels sont les audaces qui ont suivi, chez Lattes, par exemple, les succès multiples rencontrés en 2014, avec Zlatan, EL James et d’autres.

 

À lire ici.


Pour approfondir

Editeur : Bifrost Le Belial
Genre : science fiction...
Total pages : 192
Traducteur :
ISBN : 9782913039759

Bifrost n° 78

de Ursula K. Le Guin

Où avait-il abouti? Le sol était dur, glissant, l’air noir et puant. Aucun autre détail ne se signalait. Hormis son mal de tête. Allongé sur le sol moite, Festin gémit avant de dire: « Bâton! » Que le fût en aulne refuse de venir dans sa main indiqua au magicien qu’il courait un danger. Il s’assit. Faute de disposer de son bâton pour émettre une clarté adéquate, il claqua des doigts et prononça un Mot afin de produire une étincelle dont jaillit un feu follet crachotant qui roula sur lui-même. « Monte », dit-il. La boule bleue, oscillante, s’éleva jusqu’à éclairer une trappe en voûte, si loin au-dessus de lui qu’en s’y projetant il vit son propre visage réduit à un point pâle dans l’obscurité douze mètres plus bas. La lumière ne tirait nul reflet des parois humides, tissées de nuit par magie. Il réintégra son corps. « Éteins-toi. » Le feu follet expira. Festin s’assit dans le noir et fit craquer ses phalanges. Ursula K. Le Guin Le Mot de déliement

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