Amours lesbiens en Afrique : biographie inédite d'une sainte éthiopienne

Julie Torterolo - 04.12.2015

Edition - International - Walatta Petros biographie - biographie historique - sainte éthiopienne


Toute la vie de Walatta Petros — ancienne épouse d’un notable avant de devenir une sainte éthiopienne du XVIIe siècle — était compilée dans un manuscrit historique. Une œuvre majeure qui permet de lever le voile sur certains tabous, comme le désir lesbien, et de comprendre le rôle des femmes dans l’histoire religieuse d’Afrique. Seulement traduite en deux langues, cette partie méconnue de l’Histoire est enfin disponible en anglais. 

 

 

 

C’est lorsqu’elle étudiait sur un ouvrage de Samuel Johnson, que la traductrice et éditrice Wendy Laura Belcher croise le chemin de Walatta Petros. « J’ai vu dans son texte que Johnson était fasciné par le pouvoir des femmes éthiopiennes nobles », explique cette professeure associée à l'Université de Princeton au Guardian. « J’ai parlé avec un prêtre éthiopien de cette admiration et il m’a expliqué que les femmes ont été adulées en Éthiopie, que certaines d’entre elles étaient ainsi devenues des saintes dans l’église éthiopienne, et qu’il y avait des hagiographies à leurs sujets ».

 

Fort de la volonté de découvrir et partager cette part ignorée de l’Histoire, Wendy Laura Belcher entreprend de traduire la biographie de l’une d’entre elles : Walatta Petros. La traduction a ainsi été publiée en octobre dernier sous le nom The Life and Struglles of Our Mother Walatta Petros.

 

 


Pour y parvenir, Wendy Laura Belcher a appris le Gəˁəz, langue du document, et commença a travailler la traduction avec le prêtre éthiopien, puis avec le traducteur Michael Kleiner. « Comme biographie, il y une vraie dimension humaine. C’est un récit extraordinaire de la vie des jeunes femmes africaines — plein de dialogues vifs, de chagrin, et de triomphe. Pour beaucoup, ce sera la première fois qu’ils pourront en apprendre davantage sur une femme africaine précoloniale et leurs propres conditions », analyse l'universitaire. 

 

La vie de Walatta Petros (1594-1643) a de quoi bouleverser les codes et idées reçues à bien des égards : les révélations sont frappantes. Ancienne épouse d’un noble éthiopien, Walatta Petros divorça pour se consacrer pleinement à sa foi. Elle est alors une des rares femmes à être canonisée par l’église éthiopienne. Après avoir eu un rôle majeur dans la lutte contre l’évangélisation catholique des jésuites en Éthiopie, elle fonda 7 communautés religieuses.

 

Elle parcourra le pays jusqu'à sa mort pour y répandre sa foi. « Extrêmement vénéré, son nom éthiopien signifie, selon Antoine d’Abbadie, “la fille de saint Pierre” en hommage à sa dévotion. Son sanctuaire se situe à Quarata, sur les rives du lac Tana, qui était, au XVIIe siècle puis au XIXe siècle, l’un des centres des missions catholiques en Éthiopie », peut-on lire à son sujet dans les Archives Abbadia

 

Le plus ancien témoignage du désir entre femmes

 

Mais sa biographie a permis de lever le voile sur un tabou : Wendy Laura Belcher a découvert une des plus anciennes descriptions du désir homosexuel chez les femmes sud-sahariennes en Afrique. Une anecdote censurée dans la traduction italienne de 1970. Après la recherche des manuscrits qui n'avaient pas occulté l'information, les deux traducteurs ont découvert que Petros avait « vu certaines jeunes nonnes se frotter les unes contre les autres et se montraient même lubriques les unes envers les autres, avec leur compagne ». 

 

« C’est la plus vieille anecdote que nous connaissons où les femmes africaines expriment un désir entre femmes », explique Wendy Laura Belcher.

 

Walatta a d’ailleurs elle aussi connu une histoire d’amour avec une autre nonne, Eheta Kristos. Selon la traductrice, le texte relaterait « que l’amour a été infusé dans leurs deux cœurs, l’amour de l’autre... et elles avaient l’impression de se connaître depuis toujours ». Les deux religieuses « vivaient ensemble d’un amour mutuel, de l’âme et du corps. Dès ce jour, les deux ne séparèrent plus, ni en temps de tribulation et de persécution ni dans ceux de la tranquillité, mais seulement à leur mort ».

 

« Il ne fait aucun doute que les deux femmes ont été impliquées dans une relation profonde et une amitié sincère », explique Wendy Laura Belcher. Cette dernière explique néanmoins qu’il serait « anachronique » de parler de relation lesbienne, Walatta ayant fait vœu de célibat. 

 

Une révélation historique majeure qui ne fut pas du goût des Éthiopiens. « Une partie de cette contrariété vient d’une incompréhension de mon point de vue. Je pense qu’elle était sincère dans ses vœux de célibat, mais qu’elle a également ressenti du désir pour une autre femme. » Elle respectait son célibat, tout en s'accommodant d'une relation longue aux côtés d’Eheta Kristos, conclut alors la scientifique.