Angleterre : fermer des bibliothèques ? "Préparez-vous à construire plus de prisons"

Clément Solym - 17.10.2016

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Ce n’est pas la première fois que la Chambre des Lords s’inquiète de la fermeture des bibliothèques britanniques. Cette fois, la séance a été particulièrement vivace, comme plusieurs d’entre eux ont dénoncé l’attitude du gouvernement. 

 

The British Parliament and Big Ben

Chambre des Lords - Maurice, CC BY 2.0

 

 

Les échanges entre Lords n’avaient pas grand-chose de gracieux ni de réservé, quand la question de l’alphabétisation et celle des bibliothèques ont été passées en revue. Lord John Bird a frappé particulièrement fort, avec une projection des plus sombre : selon lui, les coupes budgétaires pratiquées aboutiront à une apocalypse. « Désordre, criminalité, problèmes dans les écoles et incapacité pour les enfants de trouver un emploi, parce qu’ils n’en auront ni les compétences ni les capacités », a prédit le député. Rien que ça, mais ce n’était que le début.

 

« Je parle ici de pauvreté, la pauvreté dans les rues, celle de nos bibliothèques et de nos libraires », a-t-il asséné. Depuis 2010, avait souligné un rapport, plus de 500 établissements de prêt public ont fermé leurs portes. « Si vous continuez de couper les vivres, vous devez vous préparer à construire plus de prisons, et plus d’hôtels pour les sans-abri. Les bibliothèques sont essentielles, mais, ce qui se passe, c’est qu’elles ferment, les unes après les autres. »

 

Le tableau est sombre : à la lumière des rapports et des alertes lancées par les professionnels, il semble plutôt réaliste. Tristement réaliste. 

 

En présence de Gail Rebuck, directrice de Penguin Random House et membre du parti travailliste, la séance a donc viré au cauchemar. « Notre projet d’une bibliothèque pour 50.000 personnes est tout bonnement un désastre », a-t-elle expliqué. « Si nous perdons les librairies et les bibliothèques, jamais nous ne serons en mesure d’améliorer l’alphabétisation de notre nation. Nous perdons également la prochaine génération d’auteur et cette source de notre compétitivité dans les industries culturelles. On ne peut absolument pas accepter que cela arrive. »

 

Une crise sans précédent...

 

L’auteur jeunesse britannique Alan Gibbons ne disait pas autre chose, dans un courrier adressé à la secrétaire d’État à la Culture, Karen Bradley. « Bibliothèques publiques, musées et galeries sont des ressources sociales et culturelles au centre de nos communautés », rappelait-il. « Ils offrent un accès à la lecture, l’alphabétisation, les technologies de l’information, l’histoire, l’art, les informations et le plaisir. Mais ils sont en crise. »

 

En écho à cette lettre ouverte, diffusé voilà une quinzaine de jours, Lord Bird poursuivait sur une lancée légitimement alarmiste : « Je recommande que le gouvernement de Sa Majesté fournisse, en urgence, un fonds de secours, pour enrayer l’action ignoble que mènent les autorités locales. »

 

Et l’on n’a pas manqué non plus de se tourner vers le précédent ministre de la Culture, Ed Vaizey, à qui l’on reproche aujourd’hui l’inaction face aux multiples coupes budgétaires. Lord Ashton, sous-secrétaire d’État a tenté de répondre, et défendre la position de l’actuelle ministre – promettant par là même, d’examiner sérieusement les questions que soulève cette situation.

 

Elle a ajouté, au moins pour la forme : « Les bibliothèques, les librairies et les libraires de ce pays contribuent énormément au bien-être civique, culturel et éducatif de ce pays. Je pense que nous conviendrons tous que l’accès aux livres est vital. Le gouvernement reconnaît la valeur des bibliothèques dans les multiples activités proposées aux habitants. »

 

Un coût réel pour toute l'économie du pays

 

Bien, mais insuffisant : et surtout, cela permet à l’opposition de se frotter les mains. Si l’on prend de l’argent pour ces établissements, cela signifie qu’il en manquera ailleurs, pour autre chose. Que l’on réclame un plan d’urgence pour les bibliothèques est une chose, que l’on se voile la face sur ce point, une autre. 

 

Nick Poole, PDG de la Chartered Institute of Library and Information Professionals, exhorte pourtant le gouvernement à mettre en place un plan d’urgence pour endiguer l’hémorragie. « Nous sommes au bord d’un précipice accentuant la crise de l’illettrisme et touchera les compétences en matière de lecture, laquelle sera la plus importante d’après-guerre. »

 

Et Gail Rebuck d’abonder : « Renverser le déclin des bibliothèques et s’assurer que chaque école dispose de son propre lieu de prêt sera le moyen de renverser cette tendance, où nos jeunes perdent leurs compétences en lecture. [...] Nos performances médiocres affectent également notre économie. On estime que plus de 9 millions d’adultes en âge de travailler, en Angleterre, ont des compétences minimales, ce qui coûte à notre économie près de 80 milliards £ par an. »

 

via Bookseller, Big issue, Guardian