Annie Ernaux, Temps et Mémoire : une écriture de synthèse et de restitution

Khalid Lyamlahy - 05.05.2015

Edition - Société - Annie Ernaux - mémoire temps - synthèse récit


Le 11 mai prochain, le Centre National du Livre organisera une soirée autour d'Annie Ernaux pour présenter les actes du Colloque de Cerisy qui lui a été consacré et qui paraît aux Éditions Stock sous le titre Le Temps et la Mémoire. La soirée se tiendra en présence d'Annie Ernaux qui sera entourée de Christian Baudelot, Pierre-Louis Fort, Raphaëlle Leyris et Capucine Ruat. L'animation de la soirée sera assurée par Francine Best et Francine Dugast-Portes (avec le concours de Bruno Blanckeman), avec des lectures par Dominique Blanc.

 

 

Annie Ernaux

Babsy, CC BY SA 3.0

 

 

Le roman et la question de l'humiliation

 

Dans la présentation de la rencontre, le Centre National du Livre souligne que le temps et la mémoire, qui constituent « les deux fils conducteurs » de l'ouvrage consacré à Annie Ernaux, sont abordés sous plusieurs problématiques : « les évolutions des groupes sociaux, la question de l'humiliation et les problèmes de hiérarchies culturelles, ou encore la constitution d'une mémoire des femmes ». L'ensemble de ces questions trouve un écho dans les œuvres d'Annie Ernaux, dès son premier roman Les Armoires vides (1974) où elle entame son projet autofictionnel autour de la mémoire personnelle et des souvenirs familiaux, jusqu'au dernier ouvrage Regarde les lumières mon amour (2014) où elle transforme un hypermarché en espace d'observation sociale et en véritable sujet littéraire. 

 

De tous les ouvrages d'Annie Ernaux, La Honte, roman paru aux Éditions Gallimard en 1997, tient une place particulière. D'une part, il s'agit de son neuvième ouvrage, ce qui le situe quelque part au centre de sa production littéraire. D'autre part, il se distingue par le sujet relativement sensible qu'il traite, à savoir la question de l'humiliation et le concept de la honte à travers le prisme de l'histoire personnelle et familiale. Associer le sentiment de la honte et le récit autobiographique n'est pas une simple affaire, car ce projet nécessite de façon inévitable une forme de dévoilement du moi dans tous ses aspects et une mise à nu du « je » intime et collectif.

 

Annie Ernaux se justifie dans un passage repris en quatrième de couverture de l'édition de poche : « J'ai toujours eu envie d'écrire des livres dont il me soit ensuite impossible de parler, qui rendent le regard d'autrui insoutenable. Mais quelle honte pourrait m'apporter l'écriture d'un livre qui soit à la hauteur de ce que j'ai éprouvé dans ma douzième année ».  Pour Annie Ernaux, l'écriture est cet exercice extrême qui anéantit toute tentative de commentaire ultérieur, un projet autonome qui libère l'auteur et bouleverse son rapport aux autres. 

 

La mémoire et l'événement

 

Le roman d'Annie Ernaux s'ouvre sur l'événement déclencheur du récit : un dimanche de juin 1952, à l'âge de douze ans, elle assiste à une dispute violente entre ses parents au cours de laquelle son père veut « tuer » sa mère. L'événement surgit de la mémoire d'Annie Ernaux et s'impose très vite comme un point d'ancrage de son histoire personnelle et de son désir d'écriture. Ce 15 juin 1952 devient « la première date précise et sûre » de l'enfance, comme si la précision et la certitude ne pouvaient se réaliser et prendre forme que dans un souvenir traumatisant et dramatique. Oubliant le motif de la dispute, la mémoire de la narratrice ne retient que quelques détails précis tels que « la robe bleue à pois blancs » qu'elle portait ce jour-là.

 

La retranscription écrite de ce souvenir douloureux fonctionne comme un facteur de libération. En écrivant pour la première fois la scène de la dispute parentale, Annie Ernaux a l'impression d'avoir bravé une interdiction et rendu « banal » un épisode dramatique de son histoire personnelle. L'écriture a le don de traiter les blessures du passé, repousser les limites de l'indicible et inscrire le « je » dans un nouveau rapport à la mémoire personnelle avec ses traumatismes et ses drames insoutenables. Annie Ernaux va jusqu'à considérer que cet événement fondateur a joué le rôle d'un « filtre » entre elle-même et sa vie, créant chez elle une forme d'« hyperconscience ». Chez Ernaux, la mémoire se constitue de la sorte : une suite d'événements fondateurs qui aiguisent la sensibilité et la conscience, justifiant par la même occasion l'acte de l'écriture.

 

De la quête matérielle à la reconstitution ethnologique

 

Le récit d'Annie Ernaux s'articule autour d'un va-et-vient permanent entre, d'une part, les souvenirs datant de l'époque de la dispute parentale, et d'autre part, les sensations et les réflexions nés dans le temps de l'écriture. Tout se passe comme si les souvenirs de l'époque se trouvaient confrontés au miroir de l'écriture présente, soumis au regard sans concession de la narratrice et à la lame incisive du récit. Poursuivant son entreprise de mise à nu, Annie Ernaux parcourt les dédales de sa mémoire en prenant soin de resituer dans le temps son histoire personnelle.

 

Ainsi, deux photos datant de 1952 et la représentant respectivement en « petite bonne sœur » puis en « petite femme » se transforment en « deux bornes temporelles », marquant tour à tour la fin de l'enfance et le début du temps de la honte. Les photos permettent de figer le temps et d'offrir à l'auteur des points de repère dans la reconstruction historique et sensorielle de son parcours. Cette tentative de saisir le temps à travers les objets trouve un écho dans l'inventaire détaillé des « traces matérielles » que la narratrice a gardées de l'époque : des cartes postales, une trousse de couture, la partition d'une chanson ou encore le missel de la communion. Avec Ernaux, les objets du passé deviennent porteurs d'une symbolique temporelle qui dépasse leur fonction propre pour contribuer à la (re) connexion des souvenirs et à l'éclairage nécessaire de l'histoire personnelle. 

 

Portée par ce besoin d'indices matériels, la narratrice se rend aux Archives de Rouen pour consulter le Paris-Normandie de 1952 (journal que sa famille avait l'habitude de lire), avec l'espoir de trouver dans le numéro du dimanche 15 juin quelque chose qui lui permettrait d'éclairer la scène de la dispute parentale. Cette tentative se solde par un échec qui modifie son approche. Pour saisir et restituer le passé dans sa complexité intime et irréductible, la narratrice comprend qu'elle ne doit plus compter sur les objets matériels, mais plutôt « retrouver les mots » avec lesquels elle pensait et pensait le monde autour d'elle. Pour ce faire, il faut qu'elle arrive à se replacer dans la peau de la fille de 1952 et combler « l'immensité du temps à vivre ».

 

L'écart temporel entre le passé de l'histoire obscure et le présent de l'écriture incertaine devient un obstacle majeur qu'il s'agit de contourner ou de dépasser. Pour Ernaux, l'écriture autobiographique cesse d'être une recherche matérielle pour se transformer en un projet d'« ethnologue » tourné vers soi-même et habité par le besoin de reconstituer les lois, les valeurs et les mots qui définissaient la vie passée. 

 

La reconstruction spatiale

 

Installée dans son nouveau rôle d'ethnologue, Annie Ernaux s'attaque donc à son passé en variant les perspectives et les angles d'approche. Elle commence par évoquer le territoire de l'enfance à travers Yvetot, ville de sept mille habitants qu'elle désigne par une simple lettre (« Y. ») et qu'elle décrit comme un espace coincé entre Rouen et Le Havre, deux grandes villes où « on se sent vaguement “en retard”, sur la modernité, l'intelligence, l'aisance générale de gestes et de paroles ».

 

La reconstitution spatiale s'attarde sur la topographie de la ville d'Yvetot, prenant le soin de situer l'épicerie-café familiale et de noter la « hiérarchie sociale » des deux rues qui l'avoisinent. Du langage particulier parlé dans le quartier (un mélange de français et de patois) aux codes de vie et gestes quotidiens des habitants, Annie Ernaux reconstruit les règles sociales, culturelles et linguistiques du monde de l'enfance. Néanmoins, et au fur et à mesure de l'avancement du récit, l'écriture semble condamnée à lutter contre l'opacité des mots qui, même retrouvés, demeurent incapables de traduire les sentiments complexes de l'époque.

 

Chez Ernaux, il y a une part du moi intime et de l'histoire personnelle qui échappe à la loi du langage et dépasse les outils de l'approche ethnologique. Le récit se poursuit dans le domaine de l'école privée catholique où la religion et le savoir sont à la fois « deux impératifs et deux idéaux ». Univers fermé, strict et austère, l'école s'impose comme un espace cohérent et puissant qui impose ses vérités indiscutables et assume dans la terreur sa rupture avec le monde extérieur. L'école se définit également comme un lieu de hiérarchisation sociale où les filles sont classées en catégories et où la prise de conscience par la narratrice de son identité physique et de son évolution corporelle élève des barrières avec les autres. 

 

Les images de la honte

 

Le récit d'Annie Ernaux fait resurgir les figures de la mère et du père comme deux personnages pris dans leurs identités propres et antinomiques. La scène de la dispute parentale a exclu ses parents de la catégorie des « gens corrects ». Le sentiment de la honte est devenu la nouvelle réalité de son histoire personnelle et familiale, prenant forme dans l'image de sa mère qui l'accueille à son retour d'une fête à Rouen dans « une chemise de nuit froissée et tachée ». La honte devient le leitmotiv de toute une période de l'histoire personnelle, illustrée par des événements marquants que la mémoire se charge de faire resurgir dans le récit : son oreille brutalement bouchée suite à un rhume violent, une dispute sanglante entre un cousin et sa tante, la tenue décalée de sa mère sur la plage d'Étretat ou encore trois images inoubliables lors d'un voyage à Lourdes avec son père. Progressivement, la honte s'installe comme une réalité « normale », inscrite dans le quotidien et le corps. La prise de conscience de l'existence d'un monde extérieur, complètement différent de l'univers familial, vient accentuer ce sentiment de honte et renvoyer la narratrice vers la complexité de sa condition. 

 

L'écriture de synthèse

 

Dans les dernières pages de son ouvrage, Annie Ernaux revient sur l'écriture du livre, achevée en 1996, et évoque « l'expérience » laissée par l'ensemble des souvenirs remémorés. Pour Ernaux, l'écriture autobiographique est une longue épreuve temporelle qui met à contribution tous les ressorts de la mémoire. La Honte est le roman d'une histoire personnelle réécrite à partir d'un simple événement familial qui comble l'écart temporel et déroule la pelote des souvenirs. Annie Ernaux constate que la scène du dimanche de juin 1952 joue le rôle d'un trait d'union entre la fille de l'époque et la femme d'aujourd'hui. Telle est la vocation même de l'écriture : combler les vides, nouer les liens, établir les rapports nécessaires et les connexions indispensables entre le passé inaccessible et le présent insaisissable. 

 

Dans la présentation de la rencontre du 11 mai prochain avec l'auteur, le Centre National du Livre note que pour Annie Ernaux, écrire « c'est tenter de saisir les multiples dimensions du réel en conjuguant la pression de l'Histoire et la puissance de la mémoire dans la restitution de la vie collective, comme dans celle de la vie intime ». Avec Annie Ernaux, l'écriture devient un acte de synthèse qui associe le temps et la mémoire dans un projet de double reconstruction des identités intime et collective. Grâce à cette écriture de synthèse et de restitution, la littérature peut raconter différemment l'existence humaine et éclairer un peu plus la complexité inépuisable du réel. 

 

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