Abuser ou ne pas abuser de sa position dominante dans le commerce du livre ?

Nicolas Gary - 17.07.2015

Edition - Economie - Amazon position dominante - auteurs libraires américains - antitrust procédure justice


Deux organisations d’auteurs et le syndicat des libraires américains se sont associés pour demander au gouvernement américain d’agir. Contre Amazon, évidemment. Estimant qu’il y a plus que matière à ouvrir une procédure pour violation des lois antitrust, ils brossent de la société un tableau noirissime – où d’aucuns se reconnaîtront certainement. Mais en attendant la condamnation, ou même l’ouverture de l’enquête, qu’en est-il ?

 

proud to be an American

Robert Couse-Baker, CC BY 2.0

 

 

« L’ironie de cette décision est que les actions d’Apple ont effectivement contribué à ouvrir le marché de l’ebook, et réduire le monopole d’Amazon, qui avait 90 % de parts de marché en 2009, et 67 % aujourd’hui environ », affirme l’Authors Guild dans son courrier adressé au ministère de la Justice. 

 

L’abus de position dominante d’Amazon est donc plus qu’interrogé, et de fait, la Commission européenne s’inquiète, depuis un gros mois, de reproches similaires. Entre temps, de nombreux auteurs, qui s’étaient déjà dressés quand il s’est agi de défendre l’éditeur Hachette Book Group, en bisbille avec Amazon, ont publié une lettre. Le groupe Authors United a repris, avec l’Authors Guild et l’American Booksellers Association, son bâton de pèlerin. 

 

« Nous sommes des auteurs avec une grande expérience collective dans le domaine, et nous sommes d’accord avec les autorités économiques et juridiques qui ont affirmé que la position dominante d’Amazon en fait un monopole en tant que vendeur de livres et un monopsone, en tant qu’acheteur de livres », jurent-ils. 

 

Des auteurs sans cesse mécontents, donc ? Ce n’est pas l’impression qu’ils souhaitaient donner, mais autant battre le fer tant qu’il est chaud. « La vérité est que le contrôle d’Amazon et sa domination agressive du monde de l’édition est un problème bien plus vaste que les différents avec Hachette. » 

 

Pourtant, et une fois de plus, c’est oublier les services qu’Amazon apporte aux auteurs indépendants, et dans le développement de la lecture numérique. Bien entendu, cela n’a rien d’un calin de Bisounours, et toutes ces perspectives visent à conforter le positionnement de leader de la société, mais, dans les faits, le Kindle a fait beaucoup. Et surtout, apporté énormément. 

 

Orna Ross, fondatrice de l’Alliance of Independent Authors, rappelle que, de toute évidence, les monopoles ne sont jamais bons pour les sociétés. « Nous encourageons nos membres à publier dans le plus grand nombre de formats possibles, sur autant de plateformes possibles. Cela dit, je ne crois pas que la situation décrite par les membres de l’Authors Guild soit vécue par tous les auteurs. Bon nombre de leurs préoccupations exprimées dans ce courrier, autour de la liberté d’expression, sont effectivement réglées avec l’autopublication. » (via Raw Story)

 

Prendre de la "auteur" ou perdre la vue ?

 

Alors quoi ? Malcolm Gladwell, Michael Chabon ou encore Ursula Le Guin ou Ann Patchett se trompent-ils de cible ? Les récriminations ne sont certainement pas infondées, et la réaction du ministère de la Justice sera assurément passionnante. On prête souvent un comportement enclin au dumping à la firme de Jeff Bezos, et si la vente à perte est complexe à déterminer, le livre est bien à l’origine de la société, mais sert aujourd’hui de produit d’appel pour d’autres biens. 

 

Cela dit, aucun des auteurs, et ils le reconnaissent bien volontiers, ne dispose d’une expertise en matière de droit de la concurrence. Raison de plus pour solliciter le DoJ dans cette affaire. Le pouvoir de nuisance d’Amazon, dénoncé à de multiples reprises, ajouté aux optimisations fiscales et autres arrangements, nécessiteraient bien une enquête en profondeur. 

 

Ce qui attire l’attention des experts, en revanche, c’est que derrière toute cette protestation, d’abord, ni les éditeurs ni les bibliothécaires n’ont apporté leur soutien au mouvement. Ensuite, les auteurs et les librairies comptaient parmi les fervents défenseurs de l’arrivée d’Apple sur le marché du livre numérique, lors du procès qui a frappé la firme de Cupertino. Un procès dont on sait aujourd’hui qu’il était joué, en coulisse, sur une partition bien tournée par Amazon.

 

King Kong Vs. Godzilla II

King Kong VS Godzilla, au sabre laser...

Stéfan, CC BY NC SA 2.0, sur Flickr

 

 

Or, le procès visait à définir le contrat d’agence était un bienfait ou un méfait pour les consommateurs. Pour certains auteurs, comme Joe Konrath – amplement rangé contre Appple à l’époque – le monopole d’Amazon sert les intérêts du sacro-saint consommateur. Et à ce titre, les livres numériques et papiers deviennent moins cher, de même que la technologie favorise des essors créatifs. À ce titre, devrait-on décerner un Nobel d’économie culturelle à la firme ? La bibliothèque proposée aux clients Premium, les innovations numériques, les campagnes de promotion, et autres petites choses, ne peuvent pas être balayées d’un revers de manche. 

 

Quant à l’absence des grands groupes d’édition, on la comprend aisément : échaudés jusqu’à la brûlure au 5e degré, quand il leur fallut payer une amende, afin de s’éviter un coûteux procès, ils n’ont certainement pas envie de voir le DoJ revenir mettre le nez dans leurs affaires. Mettre en avant les auteurs, profession particulièrement précaire, et les librairies, le maillon éternellement faible de la chaîne du livre, est une stratégie qui pourrait payer, au moins dans l’esprit du public. 

 

Et puis, on voit mal les éditeurs sortir la grosse Bertha pour tirer sur un revendeur, qui leur rapporte autant d’argent... 

 

Daniel Crane, expert des questions antitrust à l’université du Michigan explique : « Aux États-Unis, les entreprises peuvent profiter et exploiter leur domination tant qu’elles ne le font pas de manière clairement anticoncurrentielle. Mais en Europe, elles doivent prendre grand soin de ne pas faire des choses qui pourraient étendre leur domination. » On pourrait considérer que, d’un côté comme de l’autre de l’Atlantique, Amazon est mal... À moins que les bases juridiques des demandes envoyées au ministère de la Justice ne soient trop fragiles ? (via BookBusiness)

 

Ce qu’il faut d’ores et déjà garder à l’esprit, c’est que le Department of Justice a condamné Apple, qui avait violé les lois antitrust pour perturber la domination d’Amazon. À ce titre, Steve Jobs était un vilain garçon, et Jeff Bezos devenait le bon élève. La procédure a duré deux ans, au terme desquels Amazon est finalement sorti totalement blanchi, absous, et même grandi pour avoir travaillé à maintenir les prix les plus bas pour les consommateurs.