Apollon play-boy boucher : cap sur la philo, avec Roger-Pol Droit

Cécile Mazin - 27.03.2013

Edition - Les maisons - Roger-Pol Droit - philosophie - dictionnaire


Pour offrir aux lecteurs une petite tranche de philosophie, ActuaLitté, avec Babelio et les éditions Seuil offrent toute la semaine des extraits et des citations tirées du livre de Roger-Pol Droit, Ma Philo perso. L'ouvrage est paru début mars, avec 512 pages de réflexions, courtes ou longues, pour « refuser les généralités ». Aujourd'hui, inauguration avec Apollon, play-boy boucher.

 

 

 

 

C'est un modèle. Il n'a que des pensées élevées. Il est grand et noble. Beau et distant, Apollon aime la froideur des architectures géométriques. Son regard a le poli des marbres clairs. Les proportions constituent son élément, la lumière sa demeure. Équilibre, mesure, harmonie, voilà ses territoires. L'ordre est son domaine: il préside à la mise en place des autels, à l'ouverture des sites collectifs. Son esthétique est plus ou moins figée, presque toujours hautaine. Une grandeur académique paraît planer sur son front calme. Ses boucles régulières, ses traits presque fades en ont fait un dieu de bon ton. Sous le crayon des classiques comme sous la plume des philologues d'autrefois, ce jeune homme sage est un olympien de salon, décoratif et creux.

 

Ce dieu redessiné suscite un redoutable ennui. « Son nom seul fait bâiller une classe entière », souligne Marcel Detienne.

  

Harmonieux, Apollon ? Diaphane, ordonné ? Voilà qui est inexact, excessif, partiel, fabriqué : derrière le drapé à la manière des prix de Rome existe une tout autre image du magicien de Delphes. Un Apollon sombre, égorgeur, carnassier, excessif, cruel, orgueilleux. Amateur de sang, entouré de garçons bouchers. Vorace, attiré par les cuisines, flairant les graisses. Et ne se contentant pas d'un fumet ! Grand mangeur de viandes, à belles dents, tout seul. Préférant les chairs grésillantes au nectar et à l'ambroisie des olympiens. Immortel proche de la terre, empêtré dans les souillures, dieu des restes, du calciné, de la suie. Cet Apollon exhibe le couteau du sacrifice que l'on cache d'habitude sous les graines offertes aux animaux. Il affiche le meurtre, en revendique l'éclat.

 

Ne pas en conclure trop vite que ses traits calmes soient de pures et simples inventions. Ils existent. Mis en avant par Winckelman puis par la tradition érudite moderne, ils n'ont toutefois pas été fabriqués de toutes pièces. En fait, Apollon est comme tous les dieux grecs : paradoxal, complexe et multiple. Dans un système combinant constamment plusieurs dieux, il est vain de vouloir en étudier un seul, isolé, replié sur ses attributs. L'Olympe est à considérer comme un puzzle à pièces mobiles : les puissances et attributs des dieux se complètent, leurs fonctions s'éclairent par différences réciproques. Trois, quatre ou cinq dieux s'entrecroisent en permanence dans des ensembles aux contours variables.

Inutile donc de rêver d'un Apollon aux angles purs et nets, étudié pour lui-même, comme une statue solitaire. Il se mêle des sacrifices et de la divination, des temples et de la voirie, des territoires et des plans. Le boucher est aussi arpenteur. 

 

Il ne se contente pas de se gorger de cuisseaux rôtis et de boudins fumants. Il trace les chemins et délimite les territoires. Il fonde les espaces publics, établit les cités sur leurs bases. Son pas ébranle les terres et ouvre de nouveaux sites. Dieu « poliade », il veille sur les cités, organise leur plan, prédit leur destin, contrôle leurs frontières.

 

Comment s'établit son unité ? Quel rapport entre le gras qui dégouline et la topologie des terres nouvellement conquises ? Qu'est-ce qui unit ces centaines de cités que les Grecs vont fonder au loin, en Sicile, en Grande Grèce – fondations auxquelles Apollon, toujours, se trouve mêlé – et le couteau du sacrifice, le goût forcené du sang qui gicle ? Marcel Detienne propose des éléments pour résoudre cette énigme. Du couteau au territoire, un lien existe. On parle en effet, en grec ancien, de « tailler » et non de tracer des chemins et des routes. On nomme «découpage», comme en français, la délimitation des territoires : ce sont de premiers indices. 

 

Ils signalent qu'un même geste, peut-être, partage les terres comme les viandes, l'espace comme les chairs. Apollon manie de manière semblable le couteau du sacrifice et le tranchant de la parole législatrice. Toutefois, cette similitude des découpages ne dit pas encore ce qui, profondément, viendrait les unir et les conjoindre. N'est-ce qu'un rapprochement de surface ? On ne saurait oublier la violence qui a partie liée avec la fondation des cités. Les récits décrivant le départ des colons et les raisons de leur exil ne dépeignent jamais le commencement d'une croisière radieuse vers des horizons lumineux. Ce ne sont que scènes de meurtres, crimes fratricides, guerres intestines. Comme si de grandes violences présidaient à l'instauration du pouvoir.

 

On pourrait tenter de prolonger cette idée, imprudemment. Il faudrait alors se demander s'il existe une secrète connivence de la violence et de l'ordre, un lien constant et profond entre pouvoir et meurtre, une sauvagerie propre à l'instauration d'un État. Sans doute les lois viendraient-elles recouvrir et masquer ces cris des commencements. On oublierait – sous le droit, la rationalité, le contrat – les terreurs des premiers empires et leurs atrocités inaugurales. Cela ne les empêcherait pas d'être présentes, prêtes à resurgir. S'il existait quelque chose comme une violence fondatrice de la loi, on aurait tort de s'étonner que la barbarie soit toujours proche. On devrait même trouver normal le retour brusque des bains de sang.

 

Allons jusqu'au bout de cette curieuse hypothèse : se pourrait- il que dans notre histoire, si éloignée de celle des Grecs, cet Apollon terrible soit toujours en train de rôder, avec ses bouchers et ses tracés de routes ? Risquons délibérément l'anachronisme. Bien plus tard, au Nord, on retrouverait Apollon. Il cheminerait au long du xixe siècle dans les esprits allemands, ne serait d'abord qu'une figure poétique, un mythe renaissant. On le verrait ensuite devenir aryen, s'incarner en sportif dans la statuaire du IIIe Reich et l'esthétique « païenne » du nazisme. On croit entrevoir à nouveau sa silhouette alors que le rêve revient, avec le Reich de mille ans, d'entreprendre de grandes fondations. Vite, de nuit, se dégainent une fois encore de longs couteaux. Bientôt, des chairs grésillent. Humaines cette fois, et industriellement détruites, l'époque est étatique et technicienne.

 

 

Contresens ? Illusions ? Rencontres fortuites ?


Marcel Detienne, Apollon le couteau à la main. Une approche

expérimentale du polythéisme grec [1998], Paris, Gallimard, « Tel », 2009. 




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