"Apprendre à contempler" avec les livres jeunesse (Anthony Browne)

Antoine Oury - 17.04.2015

Edition - Les maisons - Anthony Browne - livres jeunesse - Marcel chimpanzé


Anthony Browne fait partie de ses auteurs jeunesse qui ont influencé la façon de voir le monde des enfants de nombreux pays : avec ses gorilles ou ses chimpanzés, les plus jeunes ont pu trouver des personnages sensibles, pleins de vie, des compagnons d'apprentissage. Invité par l'English PEN pour un entretien avec Nicolette Jones, spécialiste jeunesse pour le Sunday Times, l'auteur a partagé ses vues sur la jeunesse, l'édition, et l'art.

 

 

London Book Fair 2015

Anthony Browne, à la Foire du Livre de Londres

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

Cela fera désormais partie de la légende : Anthony Browne se rappelle de son premier dessin, réalisé à l'âge de 6 ans. « J'avais commencé à dessiner une paire de jambes en train de marcher, très simplement. Et puis j'ai ajouté une tête de pirate dans la chaussure, avant de le faire grimper sur la jambe. Cela n'avait l'air de rien, mais j'avais transformé un dessin commun en quelque chose d'autre, plus intéressant, plus visuel », explique-t-il.

 

Mine de rien, ce dessin annonçait la suite de ses aventures : dans ses ouvrages, Browne détourne des objets familiers, notamment dans l'arrière-plan de ses dessins, afin d'évoquer une ambiance, une couleur ou des sentiments particuliers de ses personnages. L'auteur est également connu pour ses détournements de peintures classiques, même si cela lui a valu un fameux procès de la part des ayants droit de Magritte. Un livre sur les Beatles, sur lequel il travaillait, a même été abandonné pour des raisons liées au copyright.

 

« J'aime l'art », souligne Anthony Browne, « j'aime regarder des peintures, des sculptures, j'aime les inclure dans les images pour rendre compte d'une ambiance, ou d'un sentiment d'un personnage. Nous suggérons des histoires avec ces éléments. D'ailleurs, beaucoup de peintures racontent une histoire. »

 

Certes, les enfants ne repèrent peut-être pas ces références dans les livres, mais qu'importe, « j'aime qu'il y ait différents niveaux dans les livres. Je pense que les enfants sont capables de percevoir beaucoup de choses, et des conversations peuvent se déclencher devant un livre illustré, conversations qui ne seraient jamais arrivées sans la lecture ou la contemplation. »

 

Chose compréhensible, Anthony Browne reste très attaché aux images : « Les parents disent parfois aux enfants qu'ils sont trop grands pour des livres avec des images. Je désapprouve totalement. Je pense que c'est une des principales raisons pour lesquelles les hommes plus âgés ne lisent plus, parce que négliger les livres avec des images fait croire que lire est difficile ou contraignant. » Au contraire, simplement regarder serait important, à notre époque : « Nous ne sommes plus habitués à nous arrêter devant une image et à la contempler. »

 

Une édition contemporaine gouvernée par l'économie

 

Revenant sur son oeuvre, Anthony Browne salue l'influence de son père : « Il avait été soldat pendant la Seconde Guerre mondiale, il était très solide, massif. Mais, en même temps, il écrivait des poèmes, il dessinait, il était très sensible. » S'il a surtout dessiné des singes, chimpanzés ou gorilles, ce serait aussi pour ce paradoxe.

 

« Ces animaux sont très proches de nous. Et si vous observez des gorilles, vous verrez qu'ils sont énormes, très forts, et malgré tout de véritables gentlemen dans la nature. Ce sont les gorilles mâles qui portent les bébés, par exemple. »

 

 

 

 

Interrogé par ActuaLitté sur les débats autour des stéréotypes de l'édition jeunesse, qui propose des livres « brandés garçons » (couleur bleu, voiture, policier, pompiers) et « brandés filles » (rose, princesse, licorne, pour faire vite), Anthony Browne le déplore, évidemment. « Les livres jeunesse traversent une période très faste, c'est certain. Mais quand j'ai commencé, un éditeur approchait un auteur non pas parce que son premier livre pouvait être un succès, mais parce qu'il espérait que son troisième ouvrage pourrait en être un. »

 

« Les chimpanzés et les ours que je dessine me permettent aussi de surmonter les stéréotypes. Je ne pense pas avoir déjà fait ce type de livres "brandés", qui sont aujourd'hui des conséquences directes d'une édition dirigée par l'économie. Mais je dois admettre que je ne suis encore aujourd'hui pas certain de la pertinence de Ma Maman [sorti en France en 2005, Kaléidoscope]. Mon éditeur français m'avait d'ailleurs dit que j'aurais dû faire la maman plus sexy ! »