Après Tolstoï et Boulgakov, quelle relève pour la littérature russe ?

Camille Cornu - 21.12.2015

Edition - Reportages - littérature russe contemporaine traduction - glukhovsky


Si son prestige historique nous rend évidente la qualité de la littérature russe, nos références se portent encore plutôt vers Tolstoï, Tchekhov ou Tsvetaïeva... Mais connaît-on vraiment aujourd’hui de ce qui s’écrit en Russie ? Comme figée dans l’imaginaire collectif au succès international acquis au 19e, comment la littérature russe continue-t-elle à se construire après le mythe qu’elle est devenue à l’international ? 

 

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"Andrei Makine" par Murielle Lucie Clément -  CC BY-SA 3.0 

 

 

La dystopie pour "envoyer un message de critique sociale déguisée"

 

Si la liberté d’expression en Russie est toujours réduite, la fiction n’y est pas jugée dérangeante, et une littérature semble se développer autour d’une veine surnaturelle, dont certaines œuvres ont été des best-sellers mondiaux. 

 

C’est le cas du roman de Dmitry Glukhovsky2033. Véritable best-seller russe, il a connu le succès en France suite à... son adaptation en jeu vidéo. Le texte mêle science-fiction et fantastique, vingt ans après l’apocalypse, les habitants de Moscou y survivent dans les souterrains du métro. Publié en Russie en 2005, il s’était écoulé à plus de 300.000 exemplaires. La traduction française, par Denis E. Savine, aux éditions de l’Atalante, avait dû attendre 2010, peu après la sortie du jeu vidéo. 

 

Son auteur explique : « Je ne me définis pas comme un auteur de science-fiction. Je trouve mon inspiration dans l’état de la société, et j’utilise l’imaginaire pour parler de la Russie postsoviétique et de la disparition des repères communistes ». Il estime que l’utilisation de la fiction préserve sa liberté d’expression, car « la liberté d’expression en Russie est toujours réduite (...), la fiction n’est pas (ou pas encore ?) jugée dérangeante ». 

 

Glukhovsky décrit le développement de la littérature de science-fiction : beaucoup d’uchronies « basiques » ont voulu rendre sa place au grand empire russe... Mais il parle également d’une « deuxième vague », plus populaire et qui veut « changer ce qui s’est réellement passé. C’est une littérature très divertissante, qui rejette la réalité, et est teintée à la fois d’une nostalgie de l’empire et d’un goût marqué pour un mode de vie qui ne soit pas réduit à la consommation. Reprendre la Crimée, c’était en quelque sorte rendre réel ce que véhicule cette littérature. Heureusement, à côté de cette production, il y a aussi quelques dystopies qui permettent d’envoyer un message de critique sociale déguisé à ceux qui le perçoivent. »

 

Sergueï Loukianenko, a également connu un certain succès en France avec la traduction de Night Watch (Les sentinelles de la nuit, trad. Christine Zeytounian-Beloüs) en 2006 chez Albin Michel, en mettant en scène des créatures surnaturelles qui se battent dans les rues de Moscou. 

 

Des romans "trop référencés, difficiles à exporter" ? 

 

Glagoslav Publications est une maison d’édition britano néerlandaise spécialisée dans la traduction de littérature russe en anglais et sa diffusion mondiale. Kseni Pazova y est éditrice, elle est persuadée que l’intérêt pour les auteurs russes contemporains est toujours généré par « la réputation des classiques russes », mais sait que les probabilités d’attirer autant de lecteurs que Rowling sont quasiment impossibles. 

 

Elle explique à Russia beyond the airlines que le nombre de lecteurs diminue globalement, et que la plupart des fictions russes sont « sérieuses... Pas destinées à divertir, mais à pousser le lecteur à réfléchir et à se questionner, à chercher des réponses ». Elle voit son rôle d’éditrice comme une façon d’aider un lectorat déjà perspicace à découvrir des chefs-d’œuvre contemporains : « Tolstoï et Dostoïevsky n’ont pas besoin de marketing, mais les nouveaux auteurs, si ! ». 

 

En 2015, elle a donc publié Gnedich, (trad. Elena Dimov) de Maria Rybakova, un roman en vers sur un poète du 19e traducteur de l’Illiade, Nikolai Gnedich. Le texte n’a pas été traduit en français... En 2006, le Seuil publiait la traduction d’un roman de Rybakova, La Confrérie des Perdants (trad. Galia Ackerman et Pierre Lorrain), qui avait peu fait parler de lui. 

 

Chez Alma Books, Allessandro Gallenzi voit aussi un contraste entre les excellentes ventes des grands noms du passé et le défi d’introduire de nouveaux auteurs. Il explique à RBTH : « Les classiques russes sont les titres les plus vendus de notre catalogue. Je pense qu’il y a un grand appétit pour la culture et la littérature russe parmi les lecteurs anglais, mais le problème, à mes yeux, est que la plupart des romans russes contemporains sont trop autoréférencés et russocentrés. Cela les rend difficiles à exporter dans d’autres langues et cultures. ».

 

Jusqu’à maintenant, Alma Books n’a traduit que deux titres russes contemporains en anglais : Living Souls de Dimitry Bykov et The Rat Catcher d’Alexandre Terekhov. Les deux titres ne se sont pas si mal vendus, mais dans une proportion moindre comparée aux ventes générées par les classiques. La fable de Terekhov sur des rats qui exterminent une épidémie de peste en province s’est mieux vendue que le cycle de guerres civiles imaginaires de Bykov. Gallenzi, l’éditeur, explique : « Je pense que The Rat Catcher était plus accessible, et sa satire acérée plus attirante que les romans dystopiques de Bykov, dont la compréhension nécessitait une certaine connaissance de l’histoire et de la culture russe. » 

 

 

Papazova pense que nous avons aujourd’hui une chance de réparer l’isolement de la Russie pendant l’ère soviétique en faisant connaître les auteurs à l’étranger : « De nos jours, nous avons la possibilité d’accomplir cette mission et de traduire des livres en anglais. Le grand lectorat aura ainsi une chance de redécouvrir la littérature russe contemporaine. »

 

Mais finalement, les auteurs « russes » contemporains que l’on connaît sont principalement des auteurs d’origine russe, ayant choisi une autre langue comme langue d’expression, comme Andreï Makine, qui situe le cadre de ses romans dans sa Russie natale. En anglais, des auteurs comme Boris Fishman ou Keith Gessen truffent également leurs textes d’allusions à la littérature russe, ce qui leur vaut à leur travail d’être considéré comme « russe ». Le "russe" deviendrait-il alors un label ?