Asli Erdogan : “Aucun auteur ne mérite d'être jeté en prison pour ses écrits”

Victor De Sepausy - 08.11.2016

Edition - International - Erdoğan - romancière - soutien


Victime de l’importante vague de répression qui sévit en Turquie depuis le coup d’Etat manqué de juillet 2016, la romancière Asli Erdogan est emprisonnée depuis le 16 août dernier. Au cours de la Foire du Livre de Francfort, une cinquantaine de professionnels du livre se sont réunis dans un des salons de l’événement, mercredi 19 octobre, afin d'apporter leur soutien à la romancière.

 

 

 

Figure importante de la littérature turque contemporaine, Asli Erdoğan doit répondre de trois chefs d’accusation : : « propagande en faveur d’une organisation terroriste », « appartenance à une organisation terroriste », et « incitation au désordre ». Lorsque les professionnels du livre se sont réunis pour marquer leur soutien, un discours a été prononcé par Timour Muhidine, directeur de la collection Lettres turques aux éditions Actes Sud :

 

« Evet, Aslı yalniz degilsin. Yalnız kalmayacaksin. Oui, Asli, tu n'es pas seule.

 

Aucun auteur ne mérite d'être jeté en prison à cause de ses écrits.

 

Personne n’ignore que ce fut le cas, au long du siècle précédent, dans beaucoup de lieux au monde, mais qui pouvait imaginer que cela arriverait de nouveau, il y a deux mois, à une romancière, en Turquie ? Aslı Erdoğan, écrivaine centrale de la littérature turque, collaboratrice de différents journaux sur le thème des minorités, a fait la preuve de son courage : elle s'est engagée du côté des opprimés et n’a cessé de dénoncer les défaillances de l'État.

 

Tout en accomplissant son œuvre de romancière et de nouvelliste (mais sans se contenter de rester à sa table d'écrivain) elle a pris le parti des oubliés et des faibles, déchirés entre les guerres, le terrorisme et la répression de l'État. C'est sa fierté.

 

Qu'aimons-nous en elle ? Il semble que l’on ait oublié ses qualités et son talent d'écrivaine, pour se focaliser sur la prisonnière. Quand elle apparut, au début des années 90, sa voix a été immédiatement perçue comme d'une originalité remarquable.

 

Puis, à travers ses romans, et nouvelle après nouvelle, elle a imposé sa “petite musique”.

 

Elle a toujours innové, et continue, ce qui n'est pas le moindre de ses talents, à travers ses oeuvres de fiction, introduisant des portraits de femmes issues de tous les niveaux de la société, femmes en souffrance et en décalage avec leur environnement social, avec les comportements attendus, étranges voyageuses au Brésil ou dans la Mitteleuropa. Elle a inventé des paysages nouveaux en bordure du monde, comme celui que traverse le groupe de trekkers dans le récit Les Oiseaux de bois (Tahta Kuşlar).

 

 

 

Nous découvrons aujourd'hui ses articles écrits avec force et poésie, dont certains parurent dans le journal auquel elle est accusée d’avoir contribué. Puissamment politiques, profondément critiques et totalement convaincants !

 

Mais le plus important, c'est de redire que ses articles n'ont rien à voir avec l'écriture militante ordinaire. Ce sont de purs bijoux, une poésie en prose sur un paysage de souffrance et de terreur.

 

Parfois, ses textes approchent l'écriture apocalyptique et somptueuse des poèmes de Rilke, auquel elle fait si souvent allusion et que si souvent aussi elle cite.

 

La Turquie vaut mieux que l'image que nous avons d'elle. Quoique problématique à plusieurs titres, ce pays n'a jamais cessé de donner de nouvelles générations d'auteurs et d'artistes qui ont, à travers leurs ambitions créatrices, combattu pour exister, pour imposer de nouvelles formes littéraires et défendre leur vision de l'humanisme. C'est pourquoi nous déplorons que ce pays dont nous avons, en tant que maison d'édition, promu la littérature depuis 15 ans, le pays dont nous continuons de soutenir avec foi la littérature, le pays qui régulièrement se plaint de sa mauvaise image à l'étranger, en est arrivé à ce point. Insensé, et cruel.

 

Nous savons que les conditions de sa détention, loin de s'être améliorées, ont au contraire empiré.

 

La meilleure chose que ses amis et ses éditeurs étrangers peuvent faire est de continuer d'exiger sa liberté. Des voix s’élèvent depuis la Turquie la Norvège, l'Italie, la France, l'Allemagne, la Pologne (et sûrement d'autres encore) et elles ne se tairont pas : nous réclamons le retour d'Aslı Erdoğan à une vie normale, il n'y a pas d'autre solution.

 

Et nous ne baisserons pas les bras. »

 

 

L’intégralité de cette allocution a été mise en ligne sur le site des éditions Actes Sud. Il est possible également de signer une pétition en faveur de la libération de la romancière turque.

 

 

Plus d'information sur la censure d'Erdogan et le coup d'Etat en Turquie.


Pour approfondir

Editeur : Actes Sud
Genre : litterature...
Total pages : 147
Traducteur :
ISBN : 9782742787586

Les oiseaux de bois

de Asli Erdogan(Auteur)

"Un souvenir est un pont qui se tend vers le passé, un pont de bois fragile, prêt à s'écrouler." Un an après la mort de son amour, incapable de rester à Istanbul, un homme se perd dans le vaste monde. Sur les rives du lac Léman, il reprend ses carnets et revisite son histoire perdue. Six femmes cheminent sur un sentier de montagne. A peine vêtues, elles se dirigent vers un torrent écumant. Mais quelques beaux jeunes gens troublent leur cortège et viennent perturber l'accomplissement d'un rite étrange.

J'achète ce livre grand format à 17 €