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Asli Erdogan : “J'essaye de faire crier les silences”

Antoine Oury - 12.10.2017

Edition - International - Asli Erdogan Foire de Francfort - Foire Francfort 2017 - Can Dundar


La Foire du Livre de Francfort assumait pleinement sa dimension politique en donnant la parole à trois écrivains turques, dont la liberté d'expression est menacée dans leur pays. Asli Erdogan, Can Dündar et Burhan Sönmez ont entamé une conversation avec Juergen Boos, directeur de la Foire, leur permettant d'évoquer la situation de la Turquie et du reste du monde.


Burhan Sönmez, Can Dündar, Asli Erdogan, Juergen Boos - Foire du Livre de Francfort 2017
Burhan Sönmez, Can Dündar, Asli Erdogan, Juergen Boos - Foire du Livre de Francfort 2017
(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


 

En 2008, la Turquie était le pays invité d'honneur à la Foire de Francfort, et Juergen Boos, directeur, avait serré la main du président Recep Tayyip Erdoğan : « Beaucoup de choses ont changé depuis », remarque simplement Boos devant ses invités. Asli Erdogan est dans l'attente d'un nouveau procès, le 31 octobre prochain, Can Dündar, journaliste et auteur, vit désormais en Allemagne, tandis que Burhan Sönmez, en exil pendant 10 ans au Royaume-Uni, est retourné à Istanbul.

En exil ou exilés, les auteurs ont dû faire face à une restriction de leur liberté d'expression, avec des conséquences différentes selon les cas : « Le fait que je sois arrêtée m'a aidé à atteindre de nouveaux publics, plus jeunes, en Turquie », remarque ainsi Asli Erdogan, plus connue en France et en Suède que dans son pays. « 95 % des médias turcs sont contrôlés par le régime, mais cette jeune génération m'a très bien accueillie : dans mes textes, j'essaye de chuchoter plutôt que de crier sur les gens, et je pense qu'elle a perçu cela. »

Pour Can Dündar, c'est clairement l'inverse qui prime : « J'essaye plutôt de crier, nous devons donner une voix à ceux qui n'en ont pas. » Avec les outils d'Internet, de Twitter à YouTube en passant par Periscope, lui et son équipe de journalistes tentent de déjouer la censure permanente du régime. « C'est très dangereux pour nos journalistes sur place, mais c'est vital pour la population, qui sait très bien, de toute manière, comment contourner la censure d'État. » 

« Il faut se lever et parler, car ce qui arrive à vos collègues en Turquie peut vous arriver un matin », souligne Burhan Sönmez. La solidarité, voilà le maître mot des écrivains censurés, qu'ils se trouvent à l'étranger ou en prison. « En prison, vous êtes seuls et on veut que vous vous sentiez seuls. Dans ma cellule, je me chuchotais des choses, puis j'ai entendu une voix demander : “Il y a quelqu'un ?” C'était un autre journaliste, sa voix passait très faiblement par un trou — il était dans la cellule à côté de la mienne. Finalement, nous avons été obligés de crier pour nous comprendre l'un l'autre », raconte Dündar. Pour lui, la Foire de Francfort est un autre moyen de crier.

 

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Asli Erdogan les rejoint : il faut crier, mais elle « essaye de faire crier les silences, parce qu'ils restent plus longtemps auprès des gens. Quand j'étais enfermée, certains me trouvaient naïve de faire passer des messages que je cachais sur moi mais, un jour, j'ai appris que l'un d'entre eux avait été lu à la Foire de Francfort », souligne l'auteure et traductrice.
 

L'hypocrisie de nos dirigeants


Des événements comme la Foire du Livre de Francfort sont des soutiens précieux pour les écrivains censurés, mais peuvent aussi devenir une source de frustration face à l'hypocrisie des relations publiques et diplomatiques. « Merkel et Macron ont parlé de diversité, de multiculturalisme, c'est très bien. Mais quand il s'agit des réfugiés, ou d'accepter la Turquie dans l'Union européenne, le discours change. L'Europe ne devrait pas être un club fermé, et la candidature turque était importante pour le pays. Isoler la Turquie, c'est soutenir Erdogan », assure Can Dündar.

La pousser dans les bras de l'Iran et de la Russie n'est pas non plus le meilleur mouvement politique, s'accordent à dire les auteurs.

Burhan Sönmez ne décolère pas non plus : « Plutôt que de mettre la pression sur le président Erdogan depuis l'Union européenne, il faut mettre la pression sur son gouvernement. [Les dirigeants européens] vendent des armes et des marchandises à la Turquie et, devant la presse, se lamentent sur la situation politique », explique l'auteur, qui invite par ailleurs à venir en Turquie : « Ce n'est pas parce que je n'aime pas Trump que je ne vais pas aux États-Unis. »

 

Asli Erdogan : “Liberté, Égalité, Fraternité, ces concepts se doivent d’être universels”


Asli Erdogan modère les propos : « Il y a une hypocrisie en Europe, mais il ne faut pas nier non plus celle de la Turquie et d'une partie de sa population : le président Erdogan est un miroir de la Turquie, il est tout de même soutenu par une moitié de la population... Les Turcs ont toujours du mal à faire face aux Arméniens et aux Kurdes. La Turquie est une terre de contrastes : dans la prison où j'étais enfermée, mes livres étaient disponibles à la bibliothèque. »

Si la Turquie du début des années 2000 a pu laisser entrevoir une certaine ouverture, c'est à partir de 2007 et du meurtre du journaliste Hrant Dink que la situation a dégénéré, souligne Asli Erdogan. Malgré la situation difficile pour la liberté d'expression, Erdogan, Sönmez et Dündar s'accordent à relever la solidarité et l'espoir qui fondent la possibilité de résister. Mais aussi une certaine ironie du sort, qui semble accompagner les tragédies : « En prison, un de mes codétenus avait demandé le livre d'un auteur. On lui a répondu : “Nous n'avons pas le livre, mais nous avons l'auteur” », raconte ainsi Can Dündar.

Un éclat de rire peut aussi briser les silences...