Asli Erdogan : “Liberté, Égalité, Fraternité, ces concepts se doivent d’être universels”

Nicolas Gary - 12.12.2016

Edition - International - Asli Erdogan Turquie - lettre auteurs journalistes - prison femmes Erdogan


ActuaLitté publie ce jour une lettre écrite par Asli Erdogan, destinée à chacun, journalistes, auteurs, éditeurs, lecteurs, à tous ceux qui ont été choqués par sa réclusion, et que l’attitude du gouvernement turc écœure. C’est grâce au travail considérable de Kedistan que ce courrier a été communiqué à quelques rédactions, conscientes que le sort d’Asli ne saurait relever de l’opportunisme éditorial. 

 

asli erdogan turquie

 

 

Cette lettre est donc publiée simultanément par Diacritik, Nuit & Jour, Kedistan et ActuaLitté. Elle sera également lue, « partout où des initiatives importantes ont été programmées ce jour-là, et en premier lieu à la Maison de la Poésie à Paris (par Tieri Briet) ». On retrouvera d’autres lecteurs à Nantes, Bordeaux et en Suisse par Christian Tortel, Gisèle Koç et la Maison éclose.

 

Naz Oke et Daniel Fleury, de Kedistan, osent d’ailleurs entrevoir une lueur d’espoir : « La “libération” après une détention de 4 mois et demi de la journaliste et militante Zehra Doğan (agence JINHA et soutien du journal Özgür Gündem) et la décision d’une comparution “libre” en février, avec les mêmes motifs qu’Aslı, peut donner un peu d’optimisme pour la fin décembre. Les voix d’ici remontent un peu… »

 

La lettre d’Asli peut être partagée – doit être partagée – le plus largement possible, avec la mention de son origine. À titre exceptionnel, ActuaLitté a choisi de placer ce billet sous licence CC BY ND 2.0 : il peut être partagé, reproduit, sans modification, uniquement en citant la source et avec un lien. Nous vous invitons à diffuser le plus largement possible le message de l’auteure. 

 

Asli Erdogan, à cette heure, est incarcérée depuis 118 jours.

 

 

5.12.2016

 

Chers amis, collègues,

 

Cette lettre est écrite depuis la prison pour femmes de Bakırköy, quelque part entre un asile de fous et une vieille léproserie. En ce moment, un nombre de « journalistes », estimé entre 150 et 200, a été emprisonné en Turquie, et je suis l’un d’entre eux.

 

Je suis une écrivaine, seulement une écrivaine, auteure de huit livres traduits dans de nombreuses langues, incluant le français. Depuis 1998, je travaille comme chroniqueuse en essayant de combiner littérature et journalisme dans mes chroniques. Les derniers Prix Nobel sont un signe que les « limites rigides » de la littérature sont remises en question avec justesse.

 

J’ai été arrêtée pour la raison, ou plutôt le prétexte, que je suis un des « conseillers » de Özgür Gündem, le soit-disant « journal kurde ». Même si les lois régissant le journalisme ne donnent aucune responsabilité aux conseillers d’un journal, et qu’aucun parmi les centaines de procès intentés aux journaux n’ait inclus ces symboliques « conseillers », six de ces conseillers ont été accusés de « terrorisme » : Necmiye Alpay, linguiste et activiste pour la paix, Bilge Cantepe, fondateur du Parti Vert, Ragıp Zarakolu, éditeur et candidat pour un Prix Nobel de la Paix, Ayhan Bilgen, parlementaire, Filiz Koçali, journaliste féministe.

 

En fait, parmi ces 150 « journalistes », il y a plusieurs écrivains, des académiciens, des critiques littéraires, mais ils sont tous en prison pour leur travail journalistique.

 

La situation de la presse est alarmante. Environ 200 journaux, agences de presse, radios et chaînes de télévision ont été fermés sur ordre du gouvernement en à peine 4 mois. Une « punition collective » a aussi été administrée au journal Cumhuriyet, le plus vieux journal de Turquie, bastion de la social-démocratie. Comme pour Özgür Gündem, tous les noms listés comme conseillers et éditeurs ont été arrêtés pour avoir approché des organisations terroristes, y compris l’éditorialiste culturel et un caricaturiste !

 

Le journal Cumhuriyet a il y a peu courageusement publié des rapports sur les relations entre la Turquie et ISIS (Daesh) et a fermement protesté contre les attaques d’enragés contre Charlie Hebdo. De nombreux journalistes, y compris moi, ont été poursuivis pour leur solidarité avec Charlie Hebdo, certains ayant même été condamnés à des peines de prison.

 

Asli Erdogan : “Aucun auteur ne mérite d'être jeté en prison pour ses écrits”

 

Nous avons besoin de votre soutien, de votre sensibilité et de votre solidarité. PEN, qui est à la base une organisation pour la défense des écrivains, se bat activement pour la liberté des journalistes. Quand la liberté de pensée et d’expression est en danger, il n’y a plus de discrimination.

 

« Liberté, Égalité, Fraternité » : ce sont des concepts que nous devons à la Révolution française ! Plus de deux siècles ont passé qui ont donné du sens, et une réalité, à ces concepts, façonnés par des siècles de raisonnement, de pensées et de développement littéraire, découlant de siècles de labeur, de combats, de guerre et de sang… Ces concepts se doivent d’être universels, aussi bien en théorie qu’en pratique, pour tous, sans exception.

 

Mon sentiment est que la crise récente en Europe, déclenchée par les réfugiés et les attaques terroristes, n’est pas seulement politique et économique. C’est une crise existentielle que l’Europe ne pourra résoudre qu’en ressaisissant les nations qui la composent.

 

De nombreux signes indiquent que les démocraties libérales européennes ne peuvent plus se sentir en sécurité alors que l’incendie se propage en sa proximité. La « crise démocratique » turque, qui a été pendant longtemps sous-estimée ou ignorée, pour des raisons pragmatiques, ce risque grandissant de dictature islamiste et militaire, aura de sérieuses conséquences.

 

Personne ne peut se donner le luxe d’ignorer la situation, et surtout pas nous, journalistes, écrivains, académiciens, nous qui devons notre existence même à la liberté de pensée et d’expression.

 

Merci beaucoup.
 

Sincères salutations

 

Aslı Erdoğan
Prison de Bakırköy C-9

 

 

 

Plus d'information sur la censure d'Erdogan et le coup d'Etat en Turquie.