Assécher le marché : la censure économique dans l'industrie du livre

Auteur invité - 02.11.2020

Edition - Les maisons - censure livres librairies - confinement librairies lecture - assécher marché Mollier


La fermeture des librairies qui accompagne cette nouvelle période de confinement en France inspire les réactions les plus diverses. Limitées à une forme primaire de commerce — le click and collect, ou vente à emporter — les voici dans une étrange position. Et maintenant que grandes surfaces et Fnac ont interdiction de vendre des livres, le message parti de France ressemble à « Interdiction de vendre des livres ».

 

Voici qui nous amène à quelques réflexions sur le commerce du livre, et fait, de loin en loin, écho à la dernière publication de Jean-Yves Mollier, professeur émérite l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, Interdiction de publier, qui évoque la censure d’hier à aujourd’hui.
 

Avec la complicité de son éditeur Étienne Galliand (Double ponctuation), voici un extrait de l’ouvrage qui apportera, ou non, un peu d’eau aux moulins de chacun…



 

Le sous-titre du livre « La censure d’hier à aujourd’hui » résume l’ambition de l’auteur : traiter de ce phénomène universel, qui court de la Rome antique, qui invente les censeurs professionnels, à la Chine du « crédit social » d’aujourd’hui. Deux allégories illustrent sa capacité de nuisance, celle du phénix, l’oiseau sacré qui renaît toujours de ses cendres et « Madame Anastasie », cette caricature d’André Gill qui donne à la censure ses attributs essentiels.
 

Sourde, à moitié aveugle, préférant la nuit à la lumière, elle frappe les œuvres de l’esprit avec son arme principale, une énorme paire de ciseaux. Religieuse à l’origine, mais bientôt passée au service des divers régimes politiques, morale puis économique, la censure pénètre peu à peu la totalité du corps social.
 

Après avoir défini ce cadre général, Jean-Yves Mollier reprend chacun de ces grands thèmes en traitant d’abord du retour du religieux parmi nous. Si l’Inquisition et l’Index librorum prohibitorum catholique, comme le « Code Hayes » du cinéma américain, sont dans toutes les mémoires, la stigmatisation de l’apostasie (le droit pour chacun de changer de religion), est présente dans toute l’étendue du monde arabo-musulman.
 

Malgré l’article 18 de la Déclaration des droits de l’Homme qui constitue la charte de l’ONU, on continue à condamner, au Pakistan, en Égypte ou en Arabie saoudite les individus qui entendent user de ce droit. Dans ce même ensemble de pays, le droit des filles à l’éducation hors de la famille n’est pas toujours reconnu, comme le prouve le martyre subi par Malala Ousafzai, la jeune Afghane prix Nobel de la paix 2014 ou les collégiennes du Nigéria enlevées de leur collège par l’antenne locale de l’État islamique (Daech).
 

La censure économique se veut plus discrète mais elle est bien présente dans nos sociétés :
 

«Assécher le marché» : Plus subtile, la méthode visant à « assécher » un marché consiste à publier à grands renforts de publicité la biographie d’une vedette de cinéma (Alain Delon), d’un homme politique (Nicolas Sarkozy), d’un intellectuel médiatique (Bernard-Henri Lévy) ou d’un entrepreneur (Bernard Arnault ou François Pinault) afin de dissuader un autre éditeur de publier un livre sur le même sujet.

Délicate à prouver, cette forme de censure économique explique souvent la publication, au même moment, d’une biographie « autorisée » que commenteront et qu’encourageront les médias appartenant aux grands groupes financiers, et d’une autre, plus critique, qui passera totalement inaperçue, et qui disparaîtra rapidement des rayonnages des librairies si elle n’obtient pas un article incisif venu de la presse indépendante.

Une variante de cette stratégie, encore plus pernicieuse, conduira un éditeur qui apprend qu’une enquête rigoureuse et sans complaisance pourrait voir le jour dans un avenir proche, à se précipiter pour faire paraître un livre sur le même sujet afin de dissuader la concurrence de se porter sur son terrain. Nous avons eu à plusieurs reprises l’occasion d’observer les ravages que provoque ce type de tentative de dissuasion discrète, privant ainsi la recherche scientifique des moyens de faire connaître un travail de grande ampleur.
 

Ainsi, après la publication chez Perrin en 2010 de la biographie apologétique intitulée Rémy Montagne. Un démocrate-chrétien dans le siècle (par Marie-Joëlle Guillaume, Perrin, 2010), qui ignore totalement la question du montage financier à l’origine du groupe Média-Participations (Voir Jean-Yves Mollier, Les tentations de la censure entre l’État et le marché in Où va le livre?), livre discrètement encouragé par le fils du disparu [NdA : C’est Vincent Montagne lui-même qui nous a adressé un exemplaire de ce livre dès sa publication…], Vincent Montagne, aujourd’hui président du Syndicat national de l’édition, quel éditeur parisien se serait aventuré à faire paraître une recherche universitaire centrée sur l’actionnariat du groupe Ampère ?

Pourtant la présence de François Michelin, double beau-frère de Rémy Montagne, celle du P-DG du groupe AXA, Claude Bébéar, et la participation d’autres financiers de premier plan était attestée et connue. (Voir Marie-Josée Hazard, Le rêve de Compostelle — Vers la restauration d’une Europe chrétienne?, Paris, Centurion, 1989.)
 

Mais, face à la puissance de ce nouveau géant de la bande dessinée qu’est Média-Participations, il était devenu indécent d’oser rappeler ses origines. Le groupe Ampère — du nom de la rue où il posséda longtemps une simple et discrète boîte à lettres — ayant repris en 2018 les éditions La Martinière, par ailleurs propriétaires des éditions du Seuil, qui osera revenir sur ces questions où se mêlent politique, religion, morale et économie et dont dépend en partie la liberté d’éditer de la bande dessinée ou des essais de sciences humaines dans un pays tel que la France ?


Jean-Yves Mollier – Interdiction de publier – Double ponctuation – 9782490855049 – 14 €


illustration dimitrisvetsikas1969 CC 0




Commentaires
Voilà effectivement un texte qui permet de prendre de la hauteur. Oui le secteur du Livre est aux mains des gros éditeurs/ distributeurs / diffuseurs, laissant des miettes (au mieux) aux petits éditeurs, aux auteurs... et aux libraires indépendants. Si l'on parle autant de la survie des librairies indépendantes en ces moments très difficiles, c'est d'abord, à mon sens, parce qu'il s'agit d'un des commerces avec les marges les plus faibles. Puisse "le monde d'après" se pencher sur la question...et sur le fonctionnement abracadabrantesque de la chaîne du Livre.
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