Au festival Le Livre à Metz, les voix de quatre détenues en libre écoute

Claire Darfeuille - 26.04.2016

Edition - Société - festival Le Livre à Metz - Raphaël Krafft radio - Maison d’arrêt Quartier femmes France Culture


Le journaliste Raphaël Krafft a passé trois semaines dans le quartier des femmes de la prison Metz-Queuleu. Il y a enseigné à quatre détenues comment enregistrer les sons et les voix, puis il s’est effacé, laissant Jacqueline, Sandra, Nathalie et Andréa capter leur quotidien. Le public du festival Le Livre à Metz était invité à une écoute collective de ce documentaire inédit, également diffusé dans l’émission de France Culture Sur les docks.

 

Diffusion du documentaire radio « Maison d'arrêt - quartier femmes » au café du Lancieu à Metz

 

 

« On va commencer par enregistrer la promenade », propose Raphaël Krafft à ses apprenties après une première introduction aux techniques de la radio. Plongée immédiate dans l’environnement sonore de la prison : demande d’accès à Mme la surveillante, bruit des clefs dans la serrure, voix des autres femmes dans la cour. La promenade. Une heure le matin, une heure l’après-midi, de 15h à 16h. « Ici, tout le monde tourne en rond, toujours dans le même sens », observe Sandra dans une description précise des lieux telle qu’elle la livre dans le documentaire : un grand couloir bordé de cellules, la cour, un carré de béton, quelques dessins au mur, trois bancs, un panier de basket…   

 

« On vous vide de vos sentiments »

 

« La première fois quand je suis arrivée ici, on vous vide de vos sentiments, photos, famille, tout va à la fouille, dans une grande caisse », se rappelle Jacqueline, 51 ans, agricultrice, incarcérée pour travail clandestin et dissimulé en récidive, interrogée par Sandra. Dans un second temps, elle raconte le passage à la douche, puis le transfert en cellule « dans un grand boom de serrures et de clefs ». Jacqueline s’attarde sur l’accueil que lui ont réservé les autres détenues, la première fois « avec un café et une cigarette », la seconde « sans même un bonjour », sur l’état sanitaire des douches, rongées par « les champignons et la moisissure ». Deux douches pour 36 femmes. « Pas tous les jours », précise Andréa, incarcérée depuis une semaine pour 4 mois, estimant que « d’accord, on est punies, mais il ne faut pas abuser des abusements »…

 

Seules entre elles, les détenues enregistrent leurs échanges, les règles du parloir exposées à la nouvelle arrivante, le lavage du linge sale, la fouille... Andréa détaille ses premières impressions et le quotidien carcéral dans une cellule de 9m2, l’absence de housse de couette, « ça gratouille », les insomnies, la boulimie engendrée par l’ennui. « À part manger, boire des cafés et fumer des clopes, il n’y a rien à faire, ça se résume un peu à ça, le chtar », confirme sa codétenue.

 

Au micro, la jeune femme (21 ans), tombée pour trafic de stupéfiants, lit une lettre reçue de sa sœur ainée : « T’inquiète pas, dès que tu sors, je ne te lâche plus ». Autre courrier, partagé par Nathalie, une lettre que lui adresse son fils, « Maman, je n’ai plus huit ans, j’en ai 13, je comprends…/… Vous serez toujours mes parents préférés. » Dans la salle du café Lancieu, l’écoute est intense et les visages marqués par la concentration. À la table du personnel pénitentiaire venu participer à cette écoute publique, l’émotion est vive d’entendre résonner sous la verrière ces voix familières.

 

L’interview de la directrice par une détenue

 

Parmi les multiples prises de son, l’un des moments qui surprendra le plus l’auditoire est l’interview par l’une des détenues de la directrice du centre pénitentiaire, Rachel Bernotti. « Quel est votre point de vue sur l’état de la prison en France ? », questionne Nathalie. « Beaucoup a été fait depuis 20 ans et on a la chance d’être régulièrement contrôlé », avance la directrice, puis elles abordent l’état des douches, le manque d’activités, les inégalités au travail entre les détenu(e)s hommes et femmes.

 

Au cours du débat qui suit la diffusion au café Lancieu, Raphaël Krafft revient sur l’extrême liberté dont il a pu bénéficier pour mettre en œuvre ce documentaire, détaille les conditions du montage, réalisé pour des raisons techniques à France Culture, « à deux en cabine pendant 8 jours », il attire l’attention sur la qualité du son qui « mérite une écoute au casque ». Il revient aussi sur les 7 à 8 heures de matériel enregistré, « deux fois plus que pour un docu professionnel », et sur les passages qu’il n’a pas conservés, parfois avec regret. Il évoque notamment l’un d’eux où la directrice rappelait qu’il appartient également à la société civile de se soucier des conditions de vie et de réinsertion des personnes incarcérées et d’interpeller les politiques.

 

Courtes peines et machine à récidive

 

Le public revient nombreux sur l’état – honteux — des prisons en France et les discussions s’enflamment autour de l’inutilité des courtes peines « durant lesquelles aucun travail de réinsertion ne peut être mené », l’indéniable « justice de classes » ou la « prison comme machine à fabriquer de la récidive ». Le personnel pénitentiaire, dont les voix sont absentes du documentaire, livre son propre témoignage pour défendre la part d’humanité qu’il assure apporter chaque jour à la vie carcérale.

 

Bruno Barbier, conseiller d’insertion, insiste de son côté sur l’ouverture immense que représente la réalisation de ce documentaire, validé par les autorités pénitentiaires avant sa diffusion, mais réalisé en toute liberté. Celui-ci a d’ailleurs été diffusé dans son intégralité par le canal interne de la maison d’arrêt et l’équipe vidéo du centre a filmé la rencontre et les échanges avec le public au café du Lancieu pour un retour attendu. 

 

Depuis plusieurs années, le Festival Le Livre à Metz a engagé un travail approfondi avec les institutions pénitentiaires et le personnel de la maison d’arrêt. Ainsi, Raphaël Krafft était intervenu pour une première rencontre en 2013, puis au cours d’un atelier d’écriture en 2014, où était née l’idée de ce documentaire. Cette année, la maison d’arrêt accueillait par ailleurs l’écrivain et grand reporter Olivier Weber et pour la seconde fois – sur demande des détenus — le « filosophe forain, bonimenteur de métaphysique et décravateur de concepts » Alain Guyard qui officiait aussi en plein air, à la buvette du festival. 

 

« Maison d’arrêt — Quartier femmes », émission Sur les Docks/France Culture