Au Japon, le téléphone sert… à lire

Clément Solym - 21.04.2008

Edition - Société - Japon - téléphone - portable


L’arrivée du téléphone mobile a vu naître un nouveau mode d’utilisation de la téléphonie : l’envoi et la réception de textes courts, ce qui détourne le sens même du nom de l’appareil utilisé…

Le téléphone mobile devient maintenant un outil multifonction. Au Japon, où le temps passé dans les transports en commun est très important pour chaque habitant, se développent de nouvelles utilisations du combiné téléphonique.

Des romans à lire et à écrire sur son téléphone :

En 2007, trois romans écrits pour être lu sur un téléphone s’inscrivaient en tête des meilleures ventes. Sur les 10 titres les plus populaires en 2007, la moitié étaient des keitai shosetsu (romans mobiles), des romans d'abord «diffusés» sur téléphone cellulaire, avant d'être vendus sous forme imprimée. Depuis 2000, plus d'une soixantaine de keitai shosetsu ont été publiés sous forme de livre, d'autres ont été adaptés en manga.

Comme les jeux disponibles sur les mobiles, on télécharge ces romans d’un nouveau genre sur le portable, puis on les lit le temps de se rendre au travail. Il existe même la possibilité d’envoyer un mail à l’auteur afin de lui suggérer quelques corrections ou pistes pour la suite. On est en plein dans le roman interactif. Le téléphone va-t-il maintenant révolutionner aussi la littérature ?

Les romans sur portable : une nouvelle littérature ?

Les keitai shosetsu font des millions d'adeptes au pays du Soleil levant, et amorcent leur entrée en Chine et en Corée. L'un des plus populaires d'entre eux, Aimez le ciel, écrit par Mika, nom de plume d'une jeune femme de 35 ans, aurait été lu par plus de 20 millions de Japonais sur des mobiles ou sur ordinateur.

Le livre a depuis été publié sous forme de roman, avant d'être adapté au cinéma. Même chose pour Deep Love, écrit par Yoshi, devenu un film, une émission de télé, puis converti en manga, ces bandes dessinées nippones au style éclaté. Publiée sous forme de livre, l'ouvre s'est vendue ensuite à plus de 2,5 millions d'exemplaires.

L’auteur s'inspire des commentaires des lecteurs pour modifier ses récits, surtout quand il voit son lectorat diminuer. Mais le phénomène de ces nouveaux romans fait peur également aux chantres de la littérature classique japonaise. Néanmoins, ils ont le mérite d’amener à la lecture et à l’écriture des jeunes qui n’y seraient jamais venus autrement.

Eclosion d’un nouveau marché : le roman à télécharger et à lire sur mobile

Les portables nippons sont bien plus performants que les nôtres et jouent à plein leur rôle de lecteur de contenus lors des heures de transports. Cela donne lieu à un véritable marché.

Le téléchargement de ce type de romans représentait au Japon un chiffre d'affaires de près de 100 millions de dollars pour les maisons d'édition et sites spécialisés en la matière. Un des principaux éditeurs virtuels, Papyless, propose un catalogue de plus de 80 000 titres.

Ce qui est encore plus frappant, c’est que certains de ces nouveaux romans sont eux-mêmes écrits sur téléphone portable… Ainsi Rin, une jeune étudiante de 21 ans a écrit If You sur le clavier de son cellulaire, sur une période de six mois, dans le train qui la menait de la maison à son travail à temps partiel. Le texte s’est vendu à 400 000 exemplaires.

«Ce qui fait le succès des keitai shosetsu, c'est leur absence de décalage avec la réalité telle que la vivent leurs lecteurs», explique Shintaro Nakanashi, professeur et sociologue à l'Université de Yokohama. Il n'y a plus de fossé entre l'auteur et le lecteur, dont les réalités se fondent au fil des pages.

Qu’en est-il de l’avenir du livre papier ?

L’Europe a encore un train de retard dans ce domaine. En mai 2007, Robert Bernocco, informaticien de formation, a terminé la rédaction d'un roman de 384 pages, écrit en 17 semaines sur le clavier de son Nokia. L'ouvre de science-fiction, Compagni di viaggio (Compagnons de voyage) est écrite de façon traditionnelle, sans recours au langage abrégé des SMS. Le livre a été publié sur Lulu.com, un site créé en 2002 qui permet aux auteurs de diffuser et de vendre leurs romans sur le Web tout en en gardant le contrôle éditorial et légal.

La question est désormais posée de la prééminence de l’ère numérique sur l’ère du papier… Va-t-on bientôt amener avec soi sa bibliothèque, comme c’est maintenant le cas pour la musique sous format MP3 ?

«Nous allons avoir l'équivalent d'une armoire de livres dans notre veste. Nos enfants n'auront plus mal au dos en se rendant à l'école et [...] on ne trimballera plus des valises de deux tonnes au moment des départs en vacances», soulignait récemment l'auteur Frédéric Beigbeder. «Le progrès va peut-être détruire le livre [comme objet], mais le progrès ne détruira pas la lecture, ni l'écriture, ni la littérature !», conclut-il.

Reste à espérer que ces romans d’un nouveau genre sauront aussi dépasser les romans de gare…