Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Au ministère de la Culture, On Marche aux allers-retours public-privé

Nicolas Gary - 31.05.2017

Edition - Société - Françoise Nyssen Culture - édition livre France - Emmanuel Macron président


Du plateau de Vanves à la rue de Valois, en passant par l’Élysée, on s’observe en silence. Le dernier recrutement qu’a annoncé le groupe Hachette Livre – goutte d’eau dans un vaste étang – a semé le trouble. L’un de ces doutes qui font l'actualité quotidienne depuis des mois. Et à tirer la ficelle, on sent bien la bobinette non loin de choir.

 


 

 

L’échiquier politique se compose et avec lui, son lot de découvertes. Fabrice Bakhouche devient ainsi directeur de la stratégie du groupe Hachette – assurément un très judicieux choix pour l’entreprise basée à Vanves. Non seulement sa personnalité est saluée, mais son professionnalisme et son honnêteté, notoires.

Une embauche par ailleurs très similaire à celle, en son temps, de Laure Darcos – désormais candidate aux législatives – qui quitta Hachette pour une carrière politique devenue un peu trop évidente. Laure Darcos, mariée à Xavier Darcos, le schéma est en effet assez simple à retrouver. 

 

Toute Valois dehors et Vanves debout

 

Le problème vite écarté d’un pantouflage, cette habitude française de voir de hauts fonctionnaires entrer dans le privé (il fut le directeur de cabinet de Fleur Pellerin), a suscité d’autres réflexions. Le fait que le directeur soit marié à la conseillère culture du président Emmanuel Macron en est une. « Le recrutement s’est déroulé bien avant la nomination de Claudia Ferrazzi », confirme-t-on, mais la situation actuelle n’en devient pas moins délicate. 

 

Bien sûr, on peut miser sur la confiance, mais la vertu est fragile : comment écarter en toute sérénité l’idée qu’un couple ne soit pas amené à « parler boulot » ? Et qui contrôlerait le cas échéant la totale et mutuelle imperméabilité des informations ? De toute évidence, personne ne s’y risquerait. Entre considérations éthiques et opportunité professionnelle, on s’y perd. 

« Évidemment, cela pose question, le public/privé. Mais si le couple s’était retrouvé au sein du gouvernement, alors on aurait accusé Emmanuel Macron de favoriser ses proches. Il n’existe pas de juste milieu dans ce cas de figure », pointe un éditeur.

 

Dans le même temps, depuis Valois, des fonctionnaires remarquent que la ministre, Françoise Nyssen, n’est pas encore allée à la rencontre des directeurs administratifs. « Le temps a pu manquer, mais c’est un mauvais signe quant à la prise en main du ministère », observe-t-on. Que l’ancienne PDG du groupe Actes Sud, issue de la société civile, n’ait pas les codes aurait quelque chose de rassurant.
 

Passer de En Marche au Pas de Course

 

« Le problème vient surtout du directeur de cabinet qu’on lui a imposé », poursuit une observatrice. Marc Schwartz, ancien Médiateur du livre, n’a pas pour réputation d’être un homme d’action ou de décision. Durant sa fonction de Médiateur, l’un des dossiers majeurs – la vente de livres sur les marketplaces – n’a pas vraiment avancé. La Charte que Schwartz devait accompagner n’a toujours pas vu le jour. « Il incarne le contrepoint technocratique idéal à la femme de lettres qu’est Françoise Nyssen », lâche-t-on.

[NdR : la signature de cette charte a été annoncée par la ministre de la Culture, le 26 juin]

 

D’autant que le couple Ferrazzi /Bakhouche a justement travaillé avec Marc Schwartz à l’élaboration du programme culturel du candidat d’En Marche. Il était en effet coordinateur du programme culture et médias du candidat. La proposition d’un Pass culturel de 500 € pour les jeunes de 18 ans qu’Emmanuel Macron défendait, leur doit beaucoup. Elle est en effet directement tirée des projets de Matteo Renzi – le candidat Macron ne s’en cachait pas –, ancien Premier ministre italien, dont Fabrice Bakhouche fut conseiller. Or, on sait combien le Bonus Cultura, en Italie, n’a pas ou très mal fonctionné. 

 

Si les temps changent et que les hommes le peuvent aussi, beaucoup considèrent que le dir’cab ouvrira le parapluie plus souvent qu’à son tour. « S’il se borne à ne faire qu’appliquer les consignes et que la ministre ne contrôle pas les énarques du ministère, ça va tourner court à Valois », estime un haut fonctionnaire. « Dans ce cas de figure, Matignon ou l’Élysée se retrouvent finalement à donner les consignes pour un ministère – ici, celui de la Culture. »

 

Ce qui tombe bien pour ceux qui disposeraient désormais d’une ligne directe, ou quasi, avec la présidence. « Ce serait mal connaître Françoise [Nyssen] : elle préférerait démissionner plutôt que de se faire imposer quoi que ce soit », certifie un proche du dossier. 
 

"Faire confiance à la probité de chacun"

 

Elle devra toutefois apporter elle-même plusieurs réponses à des questions qui, depuis Cannes, ne cessent de revenir. « On s’interroge, bien sûr : il y a les marchés publics dans la région d’Arles, qu’Actes Sud a bien en main, et le cinéma qu’elle possède. Ou encore les librairies de musées dans la ville ou à la grande halle de la Villette. Et on aimerait des réponses », insiste un acteur privé.

 

Et comment passer à côté de la France à Francfort – la présence du pays en tant qu’invité d'honneur à la Buchmesse, la grande foire du livre pour professionnels. Avec Antoine Gallimard, Françoise Nyssen avait amplement soutenu le projet désormais concrétisé – et en approche : la Foire ouvrira ses portes le 11 octobre. L’intérêt est très simple : le marché allemand est particulièrement important dans la vente de droits pour les éditions Gallimard et Actes Sud. 
 

« Avec la nomination de Nyssen, il y avait une éditrice au ministère de la Culture, avec le recrutement de Bakhouche un éditeur est maintenant en lien avec l’Élysée. Or les grandes maisons sont déjà en position de force dans le secteur de l’édition et traditionnellement les pouvoirs publics jouent le rôle d’arbitre en défendant les auteurs et les libraires. Difficile de croire que les éditeurs ne profiteront pas de leur présence au cœur du pouvoir pour renforcer leur position dominante », observe un acteur du livre parisien, très contrarié.
 

Suffit-il alors de démissionner du poste de présidente du directoire précédemment occupé, pour garantir sa totale indépendance ? « Quand des ministres viennent de la société civile, ils sont tous dans une situation qui interroge, sans aucun garde-fou », note un haut fonctionnaire. « À moins de mandater un administrateur judiciaire qui va gérer l’entreprise durant la période où elle sera rue de Valois, impossible qu'il en aille autrement. Il faut faire confiance à la probité de chacun. » 

Le projet de loi sur la moralisation de la vie publique de François Bayrou, bien que reporté au 14 juin, devra apporter les précisions nécessaires. Car l'enjeu n'est pas de poser les questions, mais de savoir qui y répondra – comment et avec quelle intention.