Au triple galop, le Pony Book, ou l'équitation pour adolescentes

Tsaag Valren - 18.08.2014

Edition - Les maisons - pony book - livres équitation - cheval adolescentes


Impossible d'échapper cette année à la plus noble conquête de l'homme, entre l'année chinoise du cheval de bois et les Jeux équestres mondiaux. Le cheval a inspiré quelques chefs-d'œuvre, en particulier de littérature jeunesse. Mais notre belle cavale voit défiler ces dernières années une production de livres à la chaîne, calibrés et genrifiés tout rose « pour les petites-filles ». Analyse  d'une recette magique, celle des pony-books.

 

 

My Pony Stable
Ken's Oven, CC BY 2.0

 

 

Les Anglo-saxons les appellent des pony-books, un genre né dans les années 1920 en Angleterre, avec des histoires de jeunes filles s'occupant de leurs poneys. Ils sont rapidement conçus comme de courts romans à collectionner.  Il n'existe pas vraiment de nom pour eux en français, à part « livres de/sur les chevaux ». Jusqu'aux années 1980-1990, le choix des lecteurs français en quête de chevaux se limite (ou presque) aux romans de l'Étalon noir dans la bibliothèque verte (l'univers des courses hippiques) ou à ceux de Poly (plus enfantins) dans la rose, avec quelques perles, par-ci par-là. Citons Black Beauty (autobiographie d'un cheval), et Mon amie Flicka, qui appartiennent de plus à la « vraie littérature », non mais des fois... 

 

Viennent la traduction timide d'une série de l'ancienne cavalière britannique Pat Smythe (Ji, Ja, Jo), puis le roman d'une Française (Un cheval de prix de Mireille Mirej), et… l'explosion. Ces dernières années, les « livres de chevaux » pour la jeunesse se sont multipliés. Et tous reprennent presque invariablement les ingrédients suivants : 

  • Une jeune fille ou un groupe de jeunes filles rencontrant les problèmes typiques de l'adolescence
  • Un centre équestre, un poney club ou un ranch pour cadre
  • Un extraordinaire don de compréhension des chevaux de la part de la protagoniste, et/ou l'apprentissage de la compréhension de l'animal 
  • La volonté de protéger les chevaux de la violence
  • Un cheval sauvage ou perturbé qu'il va falloir (ré)-apprivoiser
  • Un grand concours gagné. À la fin de l'ouvrage, bien sûr. 

Parfois, on peut ajouter dans ce chaudron une dose plus ou moins grande de « magie », en particulier si elle contient la formule (très aimée) « poneys magiques » ou « chevaux magiques ». À la louche et sortis de ce creuset, on peut citer Le Ranch, adaptation de la série télévisée du même nom, mais aussi la série Grand Galop de Bonnie Bryant, En Selle ! de Christine Féret-Fleury et Geneviève Lecourtier, Heartland de Lauren Brooke, Cheval fantôme de Terri Farley, Un ranch pour Kate de Zoe Kelvedon, ou encore la BD Triple Galop de Benoît du Peloux. Avec l'ingrédient « magie », citons Le club des chevaux magiques de Loïc Léo (Gründ), Les poneys magiques de Sue Bentley, et Bella Sara (Bibliothèque rose), novélisation d'un jeu de cartes à collectionner. 

 

Queen, princess & pony - 1959

tiffany terry, CC BY 2.0

 

 

Il ne s'agit là que de titres français ou traduits. Chez les Anglo-saxons, une véritable marée cavalcadante hante les catalogues des éditeurs.  Ces livres ne semblent pas connaître la crise, et  l'année 2014 pourrait accroître encore le phénomène en France, dans le sillon des Jeux équestres mondiaux. Les cavaliers licenciés (pour l'essentiel des jeunes de moins de 18 ans) sont passés de 435 000 en 2000 à presque 700 000 de nos jours, dont plus de 80 % de filles.  Un tel lectorat potentiel, ça se courtise !

 

Et les éditeurs ne sont plus seuls dans la course, puisque le premier roman équestre français financé en crowdfunding, Selen l'étalon blanc, est sorti au début de l'année. 

 

On se demande pourquoi la recette des pony-books n'évolue pas chez l'éditeur… pire, elle a fini par cloisonner la littérature équestre jeunesse avec une « genrification » à outrance. Depuis 2010, les romans de l'Étalon noir sont passés de la bibliothèque verte à la rose, avec des couvertures montrant des chevaux nus, et non plus les cavaliers masculins des éditions plus anciennes.

 

Idem pour Mon amie Flicka de Mary O'Hara, gratifié d'une couverture avec du rose dans ses éditions récentes chez Folio junior (on notera que le dernier film qui en est tiré remplace le cavalier du livre par une cavalière). Un jeune garçon cherchant à lire un « livre de chevaux » ne trouvera plus rien de « genré » pour lui… Ou presque, il reste Le poney rouge de John Steinbeck, avec un petit garçon sur la couverture et du bleu. Ouf.  Mention spéciale à Selen l'étalon blanc, dont l'auteur a opté pour une couverture mixte. 

 

En 2006, Belin a publié une version tous publics de la thèse de Catherine Tourre-Malen : Femmes à cheval. La féminisation des sports et des loisirs équestres : une avancée ? Elle montre bien que la « genrification » de la littérature équestre jeunesse accompagne la féminisation de ce milieu, sans en être la cause. Il n'empêche que les éditeurs pourraient penser à ces petits garçons qui, de plus en plus, se font regarder de travers lorsqu'ils disent à leurs parents « je veux un livre de chevaux », ou « je veux faire du cheval ! ».

 

Outre-Manche, cette genrification est si poussée que faire de l'équitation provoque des doutes sur l'orientation sexuelle future de l'enfant demandeur… un sacré retournement, car jusqu'en 1930, en France, une loi interdisait aux femmes de monter à califourchon. Sous le prétexte d'une possible perte de virginité.