Auteur local ou la logique du long-seller : “Du livre bio et équitable, en somme.“

La rédaction - 08.02.2016

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De temps à autre, Neil Jomunsi vient partager ses réflexions sur l’écriture, la vie de l’auteur indépendant, son statut, les approches nouvelles ou anciennes, qui permettent de poursuivre son parcours. Dans la logique globale, tout auteur rêverait de faire des centaines de milliers de ventes : le rêve est entendu, mais probablement erroné. À la logique du best-seller, il substitue une dimension de partage plus humaine : l’écrivain local, ayant choisi internet comme quartier général. Voici l’heure du long-seller ?

 

Par Neil Jomunsi, sur Page 42

 

I am a writer.

David Turnbull, CC BY 2.0

 

 

Je n’aime pas les best-sellers. Pour les avoir longtemps placés en tête de gondole, parfois pour en avoir recouvert des murs entiers, je les trouve pour tout dire un peu vulgaires. Ils encombrent l’espace, prennent de la place inutilement. Une place dont d’autres autrices et auteurs pourraient avoir l’usage.

 

Ça ne signifie pas que je crache sur le succès. Comme tout créateur, j’ambitionne de le rencontrer — au moins sous une certaine forme. Mais au best-seller étalé sur des mètres carrés de linéaires, répétition involontairement warholienne de couvertures laides, bardées de bandeaux prometteurs, à peine parus et déjà vendus à plusieurs milliers d’exemplaires, victorieux dans les tops avant même d’avoir été lu, je préfère le charme discret du long-seller.

 

Ce livre inattendu, passé inaperçu un temps plus ou moins long (il n’a pas bénéficié de la mise en lumière des mass medias), est finalement retrouvé comme une bouteille à la mer par un lecteur ou par un libraire. Commence alors sa seconde vie, le plus souvent sous la forme d’une pile unique en magasin. Sa couverture s’agrémente d’une note manuscrite : « Ce livre est formidable, lisez-le ». Le long-seller ne s’écoule pas par milliers d’exemplaires à la journée. Il se vend à son rythme, un par ici, un par là, parfois pour faire un cadeau. Il passe de lectrice en lecteur, devient un modèle de succès par bouche-à-oreille — dans le sens où il est communiqué. Il est un message qu’on s’échange.

 

Surtout, il ne disparaît pas des étals au bout de trois semaines et n’encombre pas les piles de retours dans les arrières-boutiques. De fait, il n’y a jamais d’invendu : il finit toujours par trouver sa lectrice, son amoureux.

 

"Désormais c’est un autre rêve qui me tient debout : celui de créer local. Du livre bio et équitable, en somme. Un concept qui me tient à cœur."

 

 

Si le long-seller est comme son nom l’indique un succès sur le long terme, il est surtout un succès de parole : celle qu’on se transmet, qui conseille, promet un bon moment — loin des discours marketing — ou une révolution. Quand un livre se vend par milliers, par dizaines de milliers, par centaines de milliers d’exemplaires sur une courte période, je ne peux pas m’empêcher d’avoir un soupçon.

 

Je n’ambitionne pas d’écrire un best-seller. J’ai cette pensée en horreur. Si cela devait arriver, je considérerais cet évènement comme un malentendu : on ne m’aurait pas compris de la façon dont je l’entendais. Bien sûr, j’y ai rêvé un temps, mais j’en ai fait mon deuil après avoir exploré les coulisses de l’industrie du livre. Désormais c’est un autre rêve qui me tient debout : celui de créer local. Du livre bio et équitable, en somme. Un concept qui me tient à cœur.

 

« Local », c’est un mot bizarre à lire sur internet. Il ne semble pas à sa place là où tout se copie, où tout est consultable indépendamment de l’heure, du lieu ou des contingences matérielles. On s’y situe davantage sur l’échelle du global que du local. Mais internet est aussi (surtout ?) une gigantesque machine à mettre en relation, à corréler, à relier. Même s’il se trouve aujourd’hui littéralement pourri par des multinationales gourmandes de données personnelles, le réseau offre un moyen technique d’établir des relations de pair à pair. Il est le terreau idéal pour bâtir une communauté.

 

Car créer local, c’est d’abord pour moi créer pour une communauté — communauté qui aurait vocation à grandir seulement dans des proportions raisonnables et sans à-coup. J’admire secrètement les conteurs ancrés dans un terroir qui est à la fois leur limite et leur richesse. Ils n’ont pas l’ambition de s’adresser au monde entier, seulement aux voisins et aux curieux. Et c’est un peu cela que j’ai envie de reproduire.

 

Les créatrices et les créateurs sont légion aujourd’hui. Tout le monde a un roman dans son tiroir. Seule une portion infinitésimale d’entre eux rencontrera un succès, et ce n’est sans doute pas plus mal. Une infinité de livres présentée à une infinité de lecteurs, c’est autant de chances de ne rencontrer personne. Aucune amertume dans ce constat, car je préfère cinquante lecteurs fidèles à une armée de picoreurs éphémères. C’est un peu comme se proclamer le conteur de son quartier.

 

Créer local, c’est d’abord bâtir une communauté et en prendre soin. Se sentir concerné par le sort de chacun et qu’une forme d’entraide s’installe. On n’a pas besoin d’être des millions pour cela, quelques dizaines ou centaines suffisent.

 

"Devenir un auteur local sur internet, c’est pour moi essayer de prouver qu’on n’est pas obligé de chercher la starification dans la création, qu’on n’est pas obligé de souffrir du syndrome du best-seller."

 

 

Créer local, c’est donc d’abord créer pour ceux qui sont proches. C’est aussi renoncer à un écho global, de toute façon inaccessible à la plupart. Nos univers intérieurs se sont complexifiés, aussi est-il de plus en plus difficile de faire résonner des cordes universelles autrement qu’en employant des clichés — stratégies de bestseller. Choisir de privilégier sa communauté, c’est donc également choisir de créer pour des gens qui vous connaissent, qui cherchent en vous cette part d’originalité qu’ils n’ont vue nulle part ailleurs. Un gage de liberté pour les créateurs, affranchis du besoin de charmer la masse. Peu importe où vivent les membres de cette communauté de création : le global devient local quand les liens tissés entre nous sont sincères.

 

 

 

J’ai donc décidé de recentrer mon activité autour du site et d’aller moins spontanément vers les plateformes de grande distribution — Amazon, Apple et consorts. Même Wattpad, portant une belle expérimentation, ne figure plus dans mes projets à long terme : trop de monde, trop de concurrence, trop de course à l’audience, à la place grappillée dans les tops, etc. Je focaliserai mes efforts autour de Page42.org et d’une série de vidéos, ainsi que sur Tipeee, pièce maîtresse du système, car c’est par elle que la communauté peut faire le choix du soutien financier. C’est une manière aussi d’obtenir du retour de favoriser la réciprocité. J’y tiens.

 

Créer local, ce sera aussi l’occasion de mettre en avant la rencontre physique (même à distance) à travers l’envoi postal de livres papier fabriqués à la main. Je crois qu’on a besoin malgré tout d’un peu de matérialité — nous sommes des êtres physiques — et le choix d’aller vers plus de tangible n’est pas anodin : j’entends pencher de plus en plus vers l’artisanat et proposer à la communauté d’acquérir les objets ainsi produits. Chercher à subsister certes, mais élégamment. En parallèle, comme en miroir, promouvoir les licences ouvertes reste également un objectif prioritaire. Le travail a un prix bien sûr, mais pas au détriment du partage — et notamment du partage numérique.

 

C’est aussi pourquoi les mécènes de Page42 sur Tipeee ont accès à tous mes livres au format numérique. Ça ne coûte rien, ce n’est pas compliqué à mettre en place, je ne vois donc pas pourquoi cela n’existerait pas. Je vois percer un modèle économique de subsistance de l’auteur non pas par la vente d’objets dématérialisés — de plus en plus dévalorisés de toute façon et par l’industrie elle-même, notamment par le streaming et l’abonnement —, mais par celle d’objets matériels et via le soutien d’une communauté (il me semble qu’il faut les deux). Je vais creuser en ce sens.

 

Devenir un auteur local sur internet, c’est pour moi essayer de prouver qu’on n’est pas obligé de chercher la starification dans la création, qu’on n’est pas obligé de souffrir du syndrome du best-seller. Qu’on peut chercher des voies modestes sans en éprouver ni gêne ni honte — simplement un puissant sentiment partagé d’ancrage dans une réalité ; un immense enthousiasme aussi. Et me donner une chance, à ma mesure et à mon rythme, de faire l’expérience du long-seller.