Auteures au Canada : « Pour une langue française non sexiste »

Sophie Kloetzli - 30.06.2016

Edition - Société - Langue française sexiste - Auteure autrice - Linguiste féministe


Si toutes les linguistes féministes s’accordent pour dire que la langue française est sexiste, leurs points de vue divergent quant aux mesures à prendre. Tandis que la linguiste française Éliane Viennot milite pour la féminisation des noms de métiers — et notamment pour l’appellation d’« autrice » —, la Québécoise Céline Labrosse, elle, préconise la neutralité de la langue. Sur son site, elle a lancé une campagne de sensibilisation en répertoriant des occurrences de la féminisation des noms de métier, des expressions touchant à la féminité et des règles grammaticales visant l'égalité des genres. Un corpus qui illustre la diversité des usages et l'instabilité des normes.

 

 

Céline Labrosse est docteure en linguistique. Elle a publié Pour une grammaire non sexiste en 1996 (éd. du Remue-Ménage) et Pour une langue française non sexiste en 2002 (éd. Les Intouchables).

 

Auteure ou autrice ?

 

Les Canadiennes préfèrent « auteure » à « autrice ». La première appellation est « attestée au Canada depuis les années 1970 », révèle Céline Labrosse. « Le féminin “autrice” y est tout à fait inusité, voire inconnu, et n’aura, à mon humble avis, aucune chance de s’y implanter. » En effet, les formes en « -eure » y sont plus populaires — et plus neutres — que les formes en « -euse » et en « -trice ». On dira alors « une investisseure », « une metteure en scène », ou encore « une superviseure ». 

 

Constat du sexisme

 

S’insurgeant, tout comme la linguiste Éliane Viennot, de la règle du masculin qui l’emporte sur le féminin, Céline Labrosse remonte aux origines du sexisme de la langue française. En 1647, Vaugelas est le premier grammairien à déclarer que « le genre masculin est le genre noble ». Et à Nicolas Beauzée de rajouter en 1767 que « le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. » 

 

Dans son essai intitulé Pour une langue française non sexiste, elle débusque de nombreuses expressions françaises sexistes, telles que « avoir des couilles », « rire dans sa barbe » ou encore « recevoir un coup en bas de la ceinture », lit-on dans le journal Le Devoir.

 

De l’urgence de militer

 

« Les recherches ont démontré que les noms de fonction masculins induisaient des représentations masculines », souligne la linguiste canadienne. D’où l’urgence de militer pour l’emploi des titres féminins, avec l’espoir qu’une langue non sexiste nous mènera sur la voie d’une société plus égalitaire. « Le langage possède un pouvoir. Le pouvoir de faire apparaître ou disparaître la moitié de l’humanité. »

 

Pour cela, une seule solution : l’éducation et la sensibilisation. « Au Québec, ce sont les groupes communautaires, le mouvement féministe et les syndicats qui ont innové en utilisant les premières dénominations féminines. » Et surtout, ne pas attendre l’officialisation des usages pour parler comme on l’entend. « Il est plus aisé d’agir par la base que d’attendre un décret ou une loi, car une fois implantés par la base, les appellations féminines se répandent dans les autres couches de la société. »

 

Vers une neutralité de la langue française

 

La victoire sera progressive, les ambitions aussi : « Il importe davantage de marquer d’abord et avant tout la présence des citoyens par un déterminant féminin (cette écrivaine ou cette écrivain) que de chercher inconditionnellement à implanter une forme qui suivrait les règles traditionnelles de la langue française mais serait ignorée par l’usage : une mannequine, une reportrice, une magnate, une commise, etc. »

 

Dans son essai intitulé Pour une grammaire non sexiste, Céline Labrosse préconise l’usage de mots invariables désignant à la fois le masculin et le féminin. Par exemple, « les professionnèles » engloberait à la fois « professionnels » et « professionnelles », que la linguiste juge inutile de séparer. Un néologisme vivement décrié par certain-e-s... 

 

Ignorer les dictionnaires ?

 

La norme est très loin d’être uniforme et immuable. La preuve, les dictionnaires ne sont pas d’accord entre eux, et se contredisent parfois. « Au fil des années, seules quelques modifications, trop souvent avalisées au compte-gouttes, en altèreront le contenu, d’où la réputation de conservatisme légendaire qui caractérise les dictionnaires. En réalité, la visée idéologique ainsi que les considérations administratives et commerciales de ces ouvrages normatifs ne leur permettent tout simplement pas d’être à jour », lit-on sur le site de Céline Labrosse

 

Or, les dictionnaires ne sont pas les uniques acteurs de la normalisation des usages, et il serait dommage de les suivre au pied de la lettre. Pensons aux journalistes, qui utilisent des néologismes à foison, et qui « consignent le consensus social en matière linguistique. » Mais aussi aux écrivains, lesquels utilisent sans problème des formes inédites et des expressions novatrices.

 

Corpus d’une langue française non sexiste

 

Au lieu de tenter d’établir des règles visant à normaliser les usages, Céline Labrosse s’intéresse aux usages concrets. Sur son site, elle répertorie de nombreuses occurrences de la féminisation des titres, d'expressions contenant le mot « femme », ainsi que des règles de grammaire visant l’égalité des genres. Ces manifestations d’une langue française non sexiste sont pour la plupart issues du Québec. On y trouve des règles grammaticales étonnantes, comme celle de l'alternance du masculin et du féminin. On dira par exemple : « à toutes les auteures, les écrivains, les chanteuses, les danseurs... »