Auteurs et lecteurs, véritables victimes du conflit Amazon-Hachette

Nicolas Gary - 15.05.2014

Edition - International - Hachette Book Group - Amazon - prise d'otage


Quand une société de plusieurs dizaines de milliards de dollars de chiffre d'affaires fait pression sur une autre, dix fois plus petite en termes de revenus, on ne s'attend pas spécialement à ce que le conflit s'éternise. Depuis bientôt une semaine, les tensions entre Amazon et Hachette Book Group s'étalent dans la presse, et les analyses fusent, autant que les prises de position, pas nécessairement favorables au cybermarchand.

 

 

They f*k you up, your mum and dad.

deepwarren, CC BY NC SA 2.0, sur Flickr

 

 

Il faut rappeler que, suite au procès pour entente, ayant mis en cause Apple et les cinq grands groupes d'édition américains, Hachette sera le premier des éditeurs à renégocier le contrat qui le lie à la firme de Cupertino - rendez-vous en octobre 2015. Le contrat d'agence, originellement signé entre les éditeurs et Apple, a été vivement critiqué, et finalement considéré comme contraire aux lois antitrust qui régissent le commerce américain. Or, avec la perspective d'une renégociation, Amazon cherche certainement à verrouiller la situation, pour disposer de conditions au moins aussi favorables à celles dont profitera Apple.

 

Si les agents considèrent qu'il faudra arriver à ce que chacune des parties se montre raisonnable, rappelons qu'Amazon n'est pas connu pour sa flexibilité dans les discussions commerciales. D'ailleurs, le fait que depuis une semaine, les ouvrages du groupe Hachette soient proposés sur son site avec un délai de livraison de 2 à 5 semaines en est une preuve éclatante. Maintenant, l'enjeu est de savoir qui a le plus besoin de l'autre, comme nous le soulignions : 

Supprimer tous les livres de HBG aurait incité les clients à s'ouvrir des comptes chez d'autres vendeurs en ligne - impossible pour Amazon de se priver des auteurs de renommée internationale que le groupe publie. Alors, plutôt que de mettre un katana sous la gorge de Hachette, c'est un opinel - voire un opinel en plastique. Or, il est suffisamment bien placé, pour que l'éditeur sente la pression. En fait, on assisterait plutôt à l'affrontement de deux gorilles de 500 kg, qui se frappent chacun fort sur le torse en criant bien fort, dans un exercice d'intimidation respectif. Le fait que Hachette ait pris l'initiative d'en parler dans la presse le met dans la position de la victime. Au moins en apparence… (voir notre actualitté)

 

Pour sa part, l'écrivain Hugh Howey revient sur le différend qui avait opposé, dans des conditions probablement semblables, la chaîne de librairies Barnes & Noble et l'éditeur Simon & Schuster. Surtout que ce conflit avait duré plusieurs mois. Les deux sociétés ne parvenaient pas à s'accorder sur les montants à dépenser pour les placements de livres dans les librairies. L'auteur étant publié chez S&S, il l'avait constaté à ses dépens… 

 

Selon lui, c'est bien le livre numérique qui serait au coeur des problèmes entre Amazon et Hachette : d'un côté, le vendeur souhaite pratiquer les prix les plus bas possible, quitte à perdre de l'argent, de l'autre l'éditeur veut arriver à maintenir le prix le plus haut possible. Or, dans le même temps, les éditeurs doivent faire face aux menaces des librairies brick and mortar, qui menacent de ne pas soutenir les ouvrages des maisons, si les ebooks sont vendus trop peu cher. Logique : pourquoi se décarcasser à valoriser le format papier, si en face, un vendeur en ligne rafle la mise avec des offres impossibles à concurrencer ?

 

« Les vrais perdants sont les auteurs et les lecteurs, bien sûr. J'espère que cela se résoudra bientôt. Ce sera un grand jour lorsque les éditeurs se rendront compte qu'ils risquent de perdre beaucoup en permettant aux libraires de dicter leurs décisions commerciales. Surtout quand ce sont des grandes chaînes qui mettent tant d'indépendants sur la paille, depuis des dizaines d'années. »

 

"C'est une tactique brutale et manipulatrice"

 

Justement, les auteurs se sont exprimés, indirectement, dans un courrier que Gail Hochman, président de l'AAR, Association of Authors' Representatives, a envoyé à Amazon. Cette organisation regroupe près de 400 agents, qui représentent des dizaines de milliers d'auteurs, et déplore, bien entendu, le conflit actuel. Reconnaissant qu'il leur manque les tenants et les aboutissants des négociations en cours, l'AAR regrette « toute tentative par les parties qui chercheraient à nuire et punir des auteurs innocents - et leurs lecteurs innocents - afin de maintenir leurs positions dans un litige commercial ». 

 

L'AAR plaide pour une commercialisation des ouvrages la plus large possible, et une diffusion sans restriction - « qui sert les intérêts économiques non seulement des auteurs et des éditeurs, mais aussi les vendeurs et les distributeurs, y compris, de toute évidence, Amazon ». Et de rappeler que chacun des membres de la chaîne du livre a un rôle à jouer pour maintenir vivant le secteur, et ce n'est certainement pas une prise d'otage, comme arme de négociation, qui va favoriser le climat de confiance. « C'est une tactique brutale et manipulatrice, ironique, de la part d'une société qui proclame son objectif de satisfaire pleinement les besoins et les désirs de ses clients, en matière de lecture, et d'être un défenseur des auteurs. »

 

Ce qu'il est intéressant de noter, c'est qu'en cas de défaite pour Amazon, les négociations autour d'un contrat d'agence légèrement revu, pourraient revenir sur la table…