Toute l'édition américaine réclame la tête d'Amazon (presque)

Nicolas Gary - 14.07.2015

Edition - Justice - édition Amérique - éditeurs auteurs - bibliothèques Amazon


En Europe, l’enquête pour violation des lois antitrust est ouverte depuis quelques semaines contre Amazon. À présent, c’est aux États-Unis que trois organisations ont écrit directement au gouvernement, pour réclamer l’ouverture d’une enquête similaire. L’Association des libraires américains, l’Authors Guild et Authors United exige, ni plus ni moins, que la justice américaine se décide à faire son travail.

 

Une entreprise terroriste qui vend des livres : Amazon ou l'islamisme radical (Wylie), par Arthur Poidevin

ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

 

Trois courriers, tous expédiés au gouvernement américain, et présentant la situation commerciale de la firme Amazon comme « un monopole en tant que vendeur de livres et un monopsone, en tant qu’acheteur ». Une position sans précédent dans le marché du livre, et qui évince toute concurrence, tout en empêchant de nouveaux entrants de prendre place sur le secteur – avec pour conséquence de limiter la diversité éditoriale littéraire. 

 

Pire : Amazon travaille à empêcher les idées de circuler, en étant capable d’enlever le bouton d’achat pour les ouvrages des éditeurs avec lesquels il entre en conflit. Autant de méthodes « qui nuisent au consommateur américain », affirment les organisations. Et pour brosser un tableau plus sinistre encore, Amazon serait responsable d’une atteinte à la liberté d’expression, tout en portant préjudice à la carrière des écrivains. Rien que cela. 

 

Roxana Robinson, présidente de l’Authors Guild, revient volontiers sur l’affaire des ebooks, où Apple fut accusé et reconnu coupable d’entente. « L’ironie de cette décision est que les actions d’Apple ont effectivement contribué à ouvrir le marché de l’ebook, et réduire le monopole d’Amazon, qui avait 90 % de parts de marché en 2009 , et 67 % aujourd’hui environ. » Et de demander, explicitement, « au ministère de la Justice d’ouvrir une enquête contre Amazon, pour son comportement anticoncurrentiel, une déclinaison bien plus dangereuse que celui d’Apple ».

 

Selon les chiffres avancés, Amazon disposerait de 

  • 75 % des ventes de livres physiques en ligne
  • 65 % des ventes d’ebooks
  • 40 % des ventes de nouveautés
  • 85 % des ventes d’auteurs autopubliés

 

En somme, une mainmise sur l’édition, un contrôle grandissant, et une position dominante dont le revendeur use et abuse contre tous les acteurs de la chaîne du livre. 

 

En embuscade, l'entente sur le prix des ebooks

 

« Sans nous prononcer sur l’issue de l’affaire Apple ni les faits qui ont conduit à cette conclusion, nous aimerions souligner les dangers qui conduisent à n’interpréter la loi antitrust que pour favoriser des prix bas pour les livres, sur un marché littéraire florissant, compétitif et robuste », ajoute la Guild. « L’opinion de la majorité n’a de l’antitrust qu’une vision étriquée, en supposant que le prix bas pour le livre est un atout pour les consommateurs, alors que ces prix bas sont des offres d’appel, pour attirer les acheteurs vers la plateforme d’un seul acteur. » 

 

Du côté de la librairie, on souligne également que l’écosystème propriétaire du Kindle est une plaie pour le commerce, une solution pour perpétuer les parts de marché de la firme sur le segment du livre numérique. Et puis, bien évidemment, le showrooming, par lequel Amazon invite à regarder les produits dans les boutiques, pour ensuite les acheter sur internet, et chez lui de préférence. Une situation qui ulcère les libraires depuis des années maintenant, et qui, immanquablement, fait souffrir le commerce de proximité. 

 

amazon danbo

Zhao ! CC BY 2.0

 

 

Évidemment, comme les documents sont à charge, personne ne parle de ce qu’Amazon a ouvert une solution d’autopublication qui a permis à des milliers d’auteurs de pouvoir commercialiser leur livre. Et par conséquent, d’ouvrir de nouvelles opportunités pour des écrivains, tout en leur accordant 70 % de droits d’auteur sur les ventes de livres. Bien entendu, cela n’est possible qu’à la condition qu’Amazon ait besoin des auteurs, et un jour, cette situation changera certainement. Mais pour l’heure, Amazon a bon nombre de choses à se faire reprocher, mais certainement de limiter la liberté d’expression, ou d’autres choses de ce genre. 

 

Les éditeurs absents, les bibliothécaires aussi, et le monopole grandit

 

Ce qu’il faut en tout cas retenir, c’est que personne, du côté des éditeurs, n’a levé le petit doigt, pour venir en aide aux organisations d’auteurs. L’AAP compte effectivement parmi ses membres, certains des groupes engagés dans la procédure pour entente, et il était peut-être préférable de ne pas trop rapidement se manifester dans cette nouvelle histoire. Cependant, on aurait pu s’attendre à ce que les éditeurs, premiers concernés – plus directement que les auteurs ou les libraires – se manifestent.   

 

L’absence des bibliothécaires américains est également intrigante, mais après tout, on peut comprendre que les différences de points de vue sur la question du prêt d’ebooks, puissent les faire pencher vers Amazon.

 

Pour l’heure, personne au ministère de la Justice, ni chez Amazon, n’a répondu aux demandes d’informations complémentaires. Dans tous les cas, l’enquête antitrust du mois dernier, diligentée par l’Union européenne, semble avoir fait des émules. À une différence notable : elle concerne exclusivement les éditeurs et les contrats qu’Amazon leur propose pour la commercialisation des livres numériques et physiques sur ses tables. 

 

Rappelant que la librairie a pour mission de veiller à ce qu’un large choix de livres soit proposé aux lecteurs, l’ABA redoute que « le méga revendeur Amazon.omc n’ait atteint un immense pouvoir sur le marché, avec des tactiques commerciales si douteuses qu’elles portent préjudice à l’écosystème de l’industrie du livre tout entier ». Et de telle sorte que cela finira par nuire aux auteurs, aux libraires et aux éditeurs. 

 

« Compte tenu des parts de marché d’Amazon, aucun éditeur – quelle que soit sa taille – ne peut se permettre de ne pas faire des affaires avec eux, quel qu’en soit le coût. Et personne ne le sait mieux qu’Amazon, qui a impitoyablement coupé les ventes des éditeurs petits et grands, quand ils n’ont pas cédé aux négociations de la firme. »

 

Et dire qu’aux États-Unis, l’édition est devenue bien trop dépendante de la présence d’Amazon, relève du doux euphémisme...

 

(via Authors Guild, The New York Time, ABA)


Pour approfondir

Editeur : First Interactive
Genre : entreprise faits...
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782754060592

Amazon : La boutique à tout vendre

de Brad Stone

L'histoire d'un perturbateur et de son entreprise. Un livre remarquablement documenté pour mieux comprendre la culture de Amazon, l'entreprise géante du e-commerce et la vraie personnalité de son créateur, Jeff Bezos. Prix 2013 du meilleur livre d'économie / Business, décerné par le Financial Times. L'objectif du livre est de raconter l'histoire d'une entreprise qui est devenue en quelques années, à l'image de Walmart, un géant de la distribution. Aux Etats-Unis d'abord et dans le reste du monde ensuite. C'est l'histoire d'un enfant surdoué qui, avec sa famille et ses collègues a tout parié sur la révolution Internet. L'enquête incroyable de Brad Stone nous fait découvrir Jeff Bezos, patron inspiré et visionnaire qui a voulu faire d'Amazon, la gigantesque boutique à tout vendre. Dans ce livre: - qui est Jeff Bezos - les débuts de Amazon. com - la vision de Jeff Bezos - le principe de la boutique à tout vendre - le développement mondial - la culture de l'entreprise Amazon - Jeff Bezos: un patron pas comme les autres. Prix 2013 du meilleur livre d'économie / Business, décerné par le Financial Times

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