Auteurs et malheurs : ce maillon si spécifique de la chaîne du livre

David Pathé Camus - 25.10.2019

Edition - Société - agent littéraire métier - auteurs édition


DOSSIER – Dans la sacro-sainte chaîne du livre, l’auteur occupe la place la plus enviable, et pourtant la plus inconfortable. Dans le cadre d’un dossier sur la profession d’agent littéraire, David Pathé-Camus revient sur les droits et devoirs qui incombent aux écrivains, indissociables les uns des autres. 


- Alors, ta reddition de comptes, elle est où ? - Pas reçue, chef ! pixabay licence


Les auteurs, pourtant à l’origine de la chaîne du livre, en sont à la fois le plus essentiel et le plus fragile des maillons. Derniers à bénéficier de la remontée des recettes, ils sont exposés à tous les problèmes susceptibles de surgir en aval (faillites, absences de redditions de comptes, comptabilités aléatoires, non-respect des conditions contractuelles, ventes de leurs œuvres en dehors des circuits traditionnels, etc.). À quoi il faut ajouter un statut social et fiscal particulier, aux spécificités souvent mal comprises par les pouvoirs publics eux-mêmes.
 

Signer oui, mais en toute conscience


J’ai côtoyé des centaines d’auteurs, français et étrangers, débutants, confirmés, de best-sellers ou peinant à vendre plus de cent exemplaires. Tous différents, tous avec leurs propres soucis et rapports à l’écriture, et tous confrontés à une industrie tendant à standardiser et catégoriser leur production, leurs œuvres. 

Jamais je n’ai rencontré d’auteur obligé de signer un contrat d’édition, pistolet sur la tempe. Et je continue de penser que la signature d’un auteur, au bas d’un contrat d’édition, l’engage tout autant que sa signature en haut de la couverture d’un livre. Après tout, il s’agit bien de céder, le plus souvent, tous les droits d’exploitation de son œuvre, pour tous les territoires, et ce jusqu’à 70 ans après sa mort, n’est-ce pas ?

C’est pourquoi je veux croire qu’un auteur, lorsqu’il signe, le fait avec autant de conscience et d’application que lorsqu’il écrit son œuvre. Surtout aujourd’hui, avec les nombreuses associations de défense des auteurs, les forums, et tous les moyens d’information et d’échanges qu’Internet met à notre disposition. 

Le premier défenseur d’une œuvre, c’est son auteur. Un agent ne peut souvent guère plus, pour défendre l’œuvre soumise à son attention, que ce que lui autorise l’auteur de ladite œuvre. 

Personne ne m’a demandé d’être auteur, et je n’ai demandé à personne la permission de l’être. Je le suis — c’est mon choix — et je ne demande à personne d’en supporter les conséquences (bon, dans les faits, je les fais quand même supporter à ma famille, à mes proches, et à mes éditeurs…). 
 

Professionnels de la profession... mais laquelle ?


Aujourd’hui, je ne pense toujours pas être un « auteur professionnel », et je ne pense pas le devenir un jour. Nombre de mes camarades, à l’œuvre autrement plus conséquente que la mienne, se définissent comme tels. Certainement ont-ils perçu quelque vérité que je peine à percevoir. Mais à chacun son rapport à l’écriture — cela, au moins, nul ne peut le retirer aux auteurs. 

En ce qui me concerne, mon rapport à l’écriture est trop compliqué pour que j’en fasse mon gagne-pain. En outre, je ne suis pas d’avis qu’il appartienne aux éditeurs d’assurer les fins de mois des auteurs qu’ils publient. Des éditeurs, j’attends qu’ils exploitent au mieux les droits des œuvres dont ils ont fait l’acquisition, et qu’ils offrent à leurs auteurs des conditions de travail satisfaisantes, qu’ils s’attacheront à respecter. 

En tant qu’agent, en tout cas, c’est ce à quoi je m’emploie pour les auteurs que je représente. Un auteur acceptera toujours, je crois, d’être rémunéré en fonction de ses ventes, jamais d’avoir à subir des conditions d’exploitation léonines. 


pixabay licence


Aujourd’hui, en France, le marché du livre est en décroissance et saturé par la surproduction : 76 000 nouveautés en 2017, voire 81 000 en comptant les ouvrages autopubliés (source, Le Monde). Beaucoup d’auteurs (et d’éditeurs) mettent en avant cet argument pour expliquer la baisse des ventes moyennes, dont ils se plaignent.
 

“Less is more”


Mais au fond, si surproduction il y a, n’en sommes-nous pas tous responsables, auteurs comme éditeurs ? Et si vraiment diminuer la production permettait de gagner plus, alors pourquoi ne pas publier moins ? Une partie de la solution ne se trouve-t-elle entre les mains de chaque auteur ? Auquel cas, pourquoi ne pas signer moins de contrats ? Pourquoi multiplier les contrats à 3000 € ou 1500 €, s’épuiser à produire six ou plus titres par an et accumuler les retards ? 

Je pose la question, mais je connais fort bien la réponse : « Parce que sans cela on ne mange pas. » Je connais cette réponse, oui, et je ne peux dire que ceci — sur quoi mon mentor en édition m’avait déjà alerté il y a plus de vingt ans : « Les meilleurs auteurs (ce qui ne veut pas dire ceux qui vendent le plus) sont obligés de multiplier les petits contrats pour assurer leurs fins de mois, et par là même s’abîment la plume. » (Je cite de mémoire.) Ou, comme je le dis : « Il faut avoir du talent pour le gâcher. » 

En tant qu’agent, il m’est parfois arrivé de recommander à un auteur de ne pas signer tel contrat, ou de ne pas envoyer aux éditeurs telle de ses œuvres, car il me semblait que cela lui serait préjudiciable. Quand les ventes sont en décroissance, et que la majorité des œuvres publiées n’est jamais réimprimée, je pense qu’un auteur a tout intérêt à privilégier la qualité. Paradoxalement, c’est plus facile à faire, si j’ose dire, dans un contexte de faible à-valoir. Quitte à être mal payé, autant se concentrer sur ce qui est le plus important pour nous — notre œuvre —, et n’écrire que les livres que l’on aurait écrits « de toute façon » (argent ou pas). 

C’est là, je pense, que les agents ont un rôle extrêmement important à jouer : ils envoient aux éditeurs des centaines de manuscrits par an, reçoivent des centaines de refus, et des dizaines d’offres. Cette expérience leur permet d’apprécier au mieux ce qui est susceptible d’être accepté ou refusé, et à quelles conditions. Écoutez-les. Faites-leur confiance, non pas seulement pour vous trouver un éditeur et négocier votre contrat, mais aussi pour vous accompagner dans votre vie d’auteur.

 
Prochain article : « Responsables, et donc professionnels »

Précédemment : Aucun agent n'a intérêt à vous décevoir

Dossier - Profession : agent littéraire, un métier mal connu


Commentaires
Rappelons que les auteurs ne sont pas obligés de céder leurs droits pour 70 ans après leur mort ( et ne sont pas non plus obligés d'accorder l'exclusivité à l'éditeur ).
Bonjour Sab,



en fait, le plus important, et sur quoi je n'insisterai jamais assez : les auteurs ne sont jamais obligés de signer. En tout cas, "pas maintenant", "pas comme ça". On peut toujours prendre le temps de réfléchir. On doit toujours prendre le temps de réfléchir. Car une fois que c'est signé, c'est trop tard.



Bien à vous



David
Si, sur les 76 000 nouveautés parues en 2017 on n'avait eu que des "Voyage au bout de la nuit", "Au-dessus du volcan", "l'Etranger", "Absalon, Absalon", "Les vies minuscules", j'en passe et des meilleurs, penserait-on à vouloir réduire la voilure ? Il semble donc que le problème ne vienne pas des auteurs, qui ne font que soumettre leurs textes, mais bien des éditeurs qui décident d'en faire des livres coûte que coûte pour faire tourner la machine...
Bonjour Koinsky,



en effet. La surproduction est loin d'être le seul fait des auteurs, on est d'accord - surtout que pas mal d'ouvrages sont des ouvrages "de commande" (initiés par les éditeurs, donc). Mais il appartient toujours à l'auteur, en revanche, de signer ou pas.



Bien à vous



David
"Quitte à être mal payé, autant se concentrer sur ce qui est le plus important pour nous — notre œuvre —, et n’écrire que les livres que l’on aurait écrits « de toute façon » (argent ou pas)."

C'est exactement cela, bravo ! Si je m'ouvre le ventre pour écrire un truc, même si presque personne ne l'achète ou le lit je peux dire "au moins, cela a compté pour moi." Alors qu'un livre jetable ne vaut que pour le divertissement apporté au plus grand nombre et ne se voit justifié que par le succès.
Bonjour NohGoa,



merci pour votre commentaire. A vrai dire, à chaque auteur son rapport à l'écriture, ses raisons d'écrire, etc. (C'est assez dur comme cela.) Mais souvent, je me dis : "Et si je n'avais plus qu'un seul livre à écrire, lequel serait-ce ?" C'est ce livre-ci que je m'efforce d'écrire.



Bien à vous



David
Merci pour ce dossier très édifiant ! Je ne pensais pas du tout que la profession d'agent littéraire était si répandue en France (même si elle reste rare, je la croyais quasi-inexistante). C'est rassurant de voir qu'un tel système se développe, je pense que les auteurs auraient beaucoup à y gagner. Et les éditeurs aussi, sans doute.

Vous avez beaucoup parlé des grosses maisons d'édition, mais qu'en est-il des toutes petites ? Un agent peut-il travailler avec une maison d'édition débutante, qui manquent (terriblement) de moyens, voire pas de réseau de diffusion, mais se démarquent par leur bonne volonté et l'accompagnement des auteurs ?
Bonjour Astrid et la Plume,



en théorie, tout est envisageable, mais si en pratique les agents travaillent surtout avec des moyennes et grosses maisons d'édition, c'est qu'ils doivent veiller à protéger les intérêts de leurs auteurs : il arrive en effet que les petites maisons ne paient pas d'à-valoir, mettent la clef sous la porte six mois après avoir signé le contrat, ne fassent pas de redditions de comptes, etc. Si une maison n'a pas de réseau de diffusion, qu'apporte-t-elle à un auteur qu'un auteur ne puisse pas trouver dans l'autoédition ?



Bien à vous



David
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