Auteurs mobilisés contre Amazon : la fin justifie les moyens... biaisés

Nicolas Gary - 16.09.2014

Edition - International - Hachette Book Group - Amazon conflit - tensions auteurs


L'encre de la lettre ouverte des auteurs mobilisés dans le conflit qui oppose Hachette Book Group à Amazon n'était pas encore sèche, que tous les médias s'en emparaient. ActuaLitté fut parmi les premiers à relayer le sujet, s'appuyant sur des informations données par le New York Times. Belle réactivité ? Exception faite qu'à la lecture minutieuse de la lettre, on se rend compte que lesdits auteurs vrillent quelque peu la réalité des faits.

 

Writer's Block I

Drew Coffman, CC BY 2.0

 

 

Douglas Preston, membre éminent de Authors United, le mouvement de protestation, s'était ému, une fois encore, de la situation : « Amazon est à la recherche de plus de profits et d'encore plus de parts de marché. [...] Si notre mouvement n'avait pas eu lieu, Amazon s'en serait certainement pris aux livres de Simon & Schuster à présent, car ils sont impliqués dans des négociations tout aussi complexes. » Et de conclure : « Je ne peux qu'espérer qu'Amazon va réfléchir à deux fois avant de déployer de nouveau cette technique de la terre brûlée. » 

 

Tout cela était beau, puissant, tragique, avec des relents de vent nouveau... mais ne résiste finalement pas à une lecture attentive du courrier. Les auteurs – ils sont manifestement plus de 1100, publiés ou non par Hachette – à interpeller le directoire d'Amazon, souhaitent attirer l'attention sur les vilaines retombées qu'aura cette affaire. Pourront-ils se regarder dans une glace, quand leur réputation sera entachée de pareil opprobre ? 

 

Leur nouveau courrier peut être retrouvé à cette adresse. Mais on ferait bien de se méfier, avant d'y précipiter sa signature. S'adressant au conseil d'administration de la firme américaine, ils précisent bien que c'est la réputation d'Amazon qui est en jeu. 

 

Ce serait oublier, hâtivement, que dans toute l'industrie du livre – du moins chez les puissants – la réputation est faite, et qu'on ne la changera plus. Et que, du côté des consommateurs, on veut des livres peu chers, et qu'importe le coût humain, créatif, ou autre que cela peut avoir. Mais surtout, un sondage réalisé en juillet dernier montrait une totale indifférence des internautes et clients : ils étaient 60 % à ne pas être même informés du différend entre l'éditeur et le revendeur. De là à croire qu'ils y étaient insensibles...

 

Mais d'autres points feront bien plus réfléchir : quand les auteurs affirment avoir fait tout leur possible pour ne pas prendre position, on se demande de qui on se moque. Une pleine page publicitaire leur a été accordée par le New York Times, justement pour que leurs revendications portent bien loin – manifestement, pas tant que cela. Mais surtout, note le Digital Reader, aucun courrier n'a été envoyé, par ces mêmes auteurs, à Hachette Book Group, ni à Lagardère, la maison mère, pour leur demander de mettre un terme à ce conflit. Partisans, vous avez dit partisans ?

 

Et puis, ce sont les propos de Russell Grandinetti, le responsable Kindle d'Amazon, que l'on trouve déformés : quand celui-ci parle de « seul levier », pour évoquer les auteurs comme seul moyen de toucher Hachette, les auteurs, eux, le citent en évoquant « le seul moyen de pression ». Bien entendu, la différence est minime, mais n'en reste pas moins intéressante. Après tout, Amazon avait bien commencé en citant Orwell de travers : chacun trouve midi à sa porte. Et à bien faire les recensements de ce courrier, on pourrait multiplier les inexactitudes.

 

L'une d'entre elles est particulièrement caractéristique de la tension permanente, et de ce qui a tous les aspects d'un coup d'épée dans l'eau. Quand Authors United parle de « ces nombreux écrivains en herbe qui n'auraient jamais été en mesure de quitter leur emploi pour écrire leurs premiers livres », s'ils n'avaient pas perçu le précieux à-valoir de l'éditeur, à qui pensent-ils réellement ? Combien d'exemples pourrait-on opposer d'auteurs qui cumulent toujours un job alimentaire, pour leur permettre de continuer à écrire ? Combien ne quitteront jamais leur boulot, parce qu'ils ne connaîtront pas le bienheureux destin d'un Douglas Preston ou d'un Stephen King ?

 

N'est-ce d'ailleurs pas pour cette raison, entre autres, que nombre d'écrivains américains sont passés par les solutions d'autopublication – et notamment celle, efficace, d'Amazon ? 

 

"Quand on est plus de quatre, on est une bande de cons"

 

Ce que les auteurs réalisent véritablement avec cette lettre ouverte, c'est une démonstration flagrante du syndrome Brassens : quand on est plus de quatre, on est une bande de c*ns. Les arguments aboutissent à des jérémiades puériles, cernées d'exagération et d'images d'Épinal éculées. Mais surtout, alors que le grand public semble se désintéresser totalement de cette situation, ils enfoncent le clou pour présenter Amazon comme l'unique responsable d'une situation qui, pour le moins, leur échappe. 

 

Personne pour rappeler que le commerce américain est régi par des lois qui n'impliquent pas que le revendeur obéisse aux volontés de l'éditeur ? Et quelle sorte d'ingérence est-ce donc, que de voir des auteurs, dépassés par un conflit plus large que leurs millions d'exemplaires vendus, donner des leçons de gestion à qui voudra bien les entendre ? Tenter de jouer sur la culpabilité serait donc l'unique solution à leur portée, ces maîtres du suspens, du polar, des thrillers judiciaires, etc. ? 

 

Il semble bien qu'aucun d'entre eux, parmi lesquels on trouverait certainement de fervents défenseurs du capitalisme, voire du libéralisme, ne se souvienne que les règles du commerce, entre deux sociétés, impliquent des négociations, où l'on joue parfois des coudes et des épaules. Si Amazon a choisi d'impliquer 2500 auteurs dans ses négociations avec Hachette – et qu'il pourrait dès demain décider de mettre un terme à la guerre ouverte – personne ne s'interrogera donc sur la position que HBG peut tenir ? 

 

Et dans ce cas, personne pour alerter les auteurs signataires que leur problème vient peut-être plus de leur éditeur, que du revendeur ? D'autant plus que, somme toute, les livres du groupe Hachette sont disponibles en version numérique, et aucun employé ni membre du directoire d'Amazon n'empêche les camions de HBG de livrer les ouvrages...  

 

Si les auteurs croient dur comme fer à leur combat, pourquoi aucun d'entre eux n'a encore pris un avocat, et tenté un recours collectif ? Parce qu'ils savent que leur posture est tout idéologique – et par là même faussée ? Ou simplement que les riches n'apprécient pas trop que l'on touche à leurs privilèges ?