Autoédition : les auteurs “contraints de trouver d'autres revenus”

Nicolas Gary - 11.10.2018

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Rarement la rentrée littéraire aura été aussi mouvementée. La dernière en date, qui avait tout de la non-information, vient de faire trembler le Landerneau. Encore échaudés par l’apparition d’un auteur autopublié chez Amazon, les libraires ont paniqué. En effet, l’autrice, scénariste et vidéaste Samantha Bailly a décidé de devenir autrice hybride.


Les auteurs refont Mai 68 à Angoulême
ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 


Une démarche qui n’a rien de surprenant, puisque rappelons qu’elle a été découverte sur Internet par ses lecteurs. Alors qu’elle était au lycée, son succès en ligne qui avait attiré l’attention de son premier éditeur.

 

Auteur hybride, un possible avenir

 

Tout part d’une erreur induite par un titre d’article maladroit dans la presse : « Je n’ai jamais choisi de commercialiser un livre uniquement chez Amazon  », soupire Samantha Bailly, un peu lasse. « J’ai décidé d’expérimenter la commercialisation numérique, par tous les canaux qui sont donc disponibles. Comme le ferait n’importe quel éditeur. » Et ce, pour un roman qu’elle souhaite exploiter elle-même dans un premier temps en numérique.

 

« Le constat que j’opère, comme tous les auteurs, c’est que les revenus diminuent. Et que l’édition numérique permet un complément de revenu intéressant. » 
 

C’est loin d’être le premier cas dans l’édition d’un auteur qui choisirait, alors qu’il passe par une maison traditionnelle pour les ouvrages papier, d’exploiter numériquement son œuvre. Ou une œuvre à venir. Ici, l’opération est un peu différente.

 

« L’auteur ne peut pas être le prisonnier d’injonctions paradoxales. On ne peut pas et lui interdire toute exploration pour tenter de gagner sa vie en dehors du schéma de l’édition traditionnelle, sans que l’édition traditionnelle lui donne des conditions décentes pour vivre. Nous nous retrouvons acculés, et contraints de trouver de nouvelles formes de revenus. La discussion n’est pas nouvelle. »

 

Autoédition et niveau de vie

 

Dans un entretien accordé au Monde, le PDG du groupe Hachette mettait les pieds dans le plat, comme à l’accoutumée : « De façon marginale, une poignée de textes émergent dans l’autoédition. Mais leurs auteurs ont besoin de nous pour obtenir l’audience, le prestige, la reconnaissance et l’argent. »

 

Une assertion d’autant moins vérifiée qu’à ce jour, 41 % des auteurs vivent avec moins que le SMIC. Et que le PDG contredit d’ailleurs un peu plus loin dans ses propos, en affirmant : « La “best-sellarisation” concentre aussi davantage de droits sur un tout petit nombre d’auteurs. »

 

Le constat est donc simple : il faut faire confiance aux éditeurs, car ils détiennent les clefs, mais ces derniers constatent dans le même temps que le marché se réduit autour de quelques gros vendeurs...

 

Pour le PDG du groupe Hachette, il faut surtout « se méfier des sentiments et regarder des chiffres. Le marché du livre a baissé de 2 à 3 % sur deux ans. Tous les maillons de la chaîne du livre en subissent les conséquences : les auteurs, les éditeurs, les imprimeurs, les distributeurs, les diffuseurs et les libraires, qui eux aussi disent que c’est difficile ».

 

À la recherche du temps passé ?

 

Pour Samantha Bailly, croire en l’édition traditionnelle n’est pas un problème, « mais il faut nous aider, et surtout regarder en face la situation actuelle des auteurs. À ce titre, nous serions ravis que les libraires de tous les horizons aident les auteurs à construire des solutions. De l’expérimentation, de l’imagination, c’est aussi l’avenir ».

Denis Bajram, le dessinateur, ne disait d’ailleurs pas autre chose dans les colonnes de ActuaLitté, évoquant l’avenir des auteurs BD. « De plus en plus se payent même des écoles d’Art privées en espérant atteindre plus vite le succès, alors que de fait ils ont investi une petite fortune dans une loterie où très peu gagneront. »

 



Toute l’aventure de la commercialisation numérique, pour Samantha Bailly, revient à souligner que « l’édition dans sa tendance globale est dans une compression de temps de création très importante. Or du temps, nous en avons besoin pour expérimenter, tester, faire mûrir un ouvrage. De même, les contrats d’édition proposés visent souvent à prendre à l’auteur tous ses droits, pour la durée de la propriété intellectuelle. Ces pratiques ne sont plus le reflet de la durée de vie réelle des ouvrages. C’est aussi toute une jeune génération qui est en souffrance, il ne faut pas l’oublier. »

 

En apprenant la nouvelle de cette autopublication numérique, des messages parfois haineux lui sont pourtant parvenus. « Que les libraires s’indignent quand on vend des livres numériques c’est très bien. Pourquoi ne s’indignent-ils pas quand les auteurs jeunesse ne touchent que 3 % de droits d’auteur ? », s’indigne une illustratrice jeunesse. « Je suis libraire et je suis outrée par la réaction de mes confrères. On parle d’une publication NUMÉRIQUE ! Cela ne change rien à vos ventes, cela ne change rien pour les libraires. Mais pour les auteurs, cela peut être un pas en avant. »


Plume pas mon auteur
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

Justement, ce point est également passé en revue par le président de Hachette : « Pour les auteurs jeunesse, il y a une particularité : ces livres sont vendus moins cher que les romans et les taux de droits sont moins élevés. En BD, on essaie de donner des avances pour que les auteurs passent l’année à créer leur œuvre. Ce débat doit se régler auteur par auteur. Je ne crois pas au statut d’intermittent de l’édition. »

 

C’est bien là tout le problème, indique Samantha Bailly : « A un moment, il faut comprendre que les auteurs qui veulent vivre de leur création, qui rapportent de l’argent à toute une industrie, éprouvent un mal-être profond. En littérature jeunesse, c’est criant, avec des pourcentages inférieurs qui sont considérés comme une norme, alors qu’il s’agit d’une discrimination pure et simple. Si ma propre initiative personnelle révèle une crise aussi systémique, ce n’est pas rassurant. Je suis en tout cas solidaire de mes pairs, et surtout, je veux voir ce métier continuer d'exister. »

 

Jeter l’éponge : le cas de Maliki

 

La semaine passée, Maliki annonçait la sortie du troisième tome de son roman, Des Milliers de murmures. L’occasion d’un bilan, d’une amertume douloureuse. Ilreconnaît pour l’occasion avoir renoncé à produire une bande-annonce pour le livre, habitude qu’il avait pourtant prise. 

 

Et d’expliquer : « Car malgré l’envie que j’ai de vous le faire découvrir, après 2 autres romans déjà parus, je connais déjà plus ou moins son destin. Et je crois que ça me blase un peu. » (illustration de Maliki)

 

Car la réalité des livres est désormais connue de tous les auteurs. « Comme la plupart des nouveautés qui inondent le marché, il va se retrouver posé en rayon une semaine, et disparaîtra la semaine suivante dans les limbes de la confidentialité. Une semaine pour convaincre. Peut-être deux... » Le tout pour un travail de neuf mois, sans compter ses heures.
 

Or, et là encore, le constat est brutal : la sélection ne s’opère pas par le truchement des lecteurs, « la qualité d’une œuvre, c’est secondaire », déplore l’auteur. « Un gros éditeur sort des dizaines de titres par mois. Parfois plus. Sur cette pléthore de titres, il va décider de miser gros sur un ou deux auteurs sûrs ou prometteurs. Les autres ? Ils servent à gonfler la masse des faire-valoir. »

 

La conclusion s’impose : « [J]e n’ai plus envie de me (dé)battre dans ce panier de crabes. Donc, à moins que le statut des auteurs se transforme radicalement, à force de luttes et de coups de gueule comme celui-ci, ce sera le dernier roman que je publierai à compte d’éditeur. »

 

Déstabilisante édition, oppressée

 

Il ne s’agit pourtant pas de jeter la pierre sur les éditeurs. À ce titre, une salariée de grand groupe souligne : « Le travail éditorial, aujourd’hui, il nous faut l’accomplir avec des délais de plus en plus serrés, en maintenant un niveau de production élevé. En l’espace d’une dizaine d’années, tout le monde a pu constater une dégradation des conditions de travail. »

 

Pour elle, « le métier d’éditrice évolue, pour les salariés, et nous sommes souvent en proie à la frustration face au manque de temps. Accompagner un auteur durant vingt ans, ou même dix ans, cela n’existe plus. On nous demande une rentabilité au titre, et l’idée d’une collaboration sur le long terme se heurte à cette réalité ».

 

La rentabilité au titre, n’est pas la fin de la prise de risque ? Car on ne voit plus la carrière possible de l’auteur, mais le coup éditorial qu’il faut impérativement jouer.

 

Et en observant les chiffres du secteur jeunesse, dont la production a plus que triplé en vingt ans, quand ses parts de marché n’ont que doublé, on imagine comment cela a pu se produire. Bien entendu, Harry Potter et Twilight jouent pour beaucoup. Mais combien d’auteurs laissés pour compte à ce titre ?

 

L’aventure seul, ou la démarche entrepreneuriale

 

Au fil du temps, les auteurs se sont vus chargés de plus en plus de travaux qui incombaient à leur éditeur. Dans le secteur BD, particulièrement, plusieurs dessinateurs nous ont expliqué qu’ils réalisaient eux-mêmes les scans de leurs planches, pour les envoyer à la maison. 

 

« Comme on demande aux auteurs de prendre en plus en plus sur eux une charge du travail, ils se forment. Et apprennent. Toute une génération est en train de multiplier, parfois malgré elle, ses compétences. Mais franchement, tout le monde n’en a pas envie », reprend Samantha Bailly.

 


 

Pour elle, « l’histoire de mon roman autopublié en numérique est l’arbre qui cache la forêt. Malgré beaucoup de pédagogie pour expliquer cette expérience d’observation, et surtout l’idée qu’un auteur puisse être aux manettes en numérique tout en étant dans l’édition traditionnelle, cette simple iniative a cristallisé des réactions vraiment incroyables. L’industrie change, les auteurs aussi. La prise de risque s’est déjà déplacée vers les créateurs, qui investissent leur temps à perte. C’est pourquoi aujourd’hui ce mal-être devient si fort. Plutôt que de s’en prendre aux auteurs qui cherchent des revenus complémentaires, n’est-il pas simplement temps que la chaîne du livre fasse montre d’une véritable solidarité envers son premier maillon ? ».

 

Et de conclure : « Nous ne pouvons pas continuer d’être à l’origine de la chaîne, sans être reconnus comme exerçant un métier. Défendre les auteurs et le rayonnement français, c’est leur permettre de créer dans les meilleures conditions possibles. »
 




Commentaires
C'est pas un homme plutôt Maliki ? (du moins l'auteur, pas le personnage)
Tout à fait Errilys, vous me devancez... l'auteur de Maliki est bien un homme, il fallait donc écrire "il reconnaît avoir renoncé" et non "elle" (sic).

Par ailleurs au même endroit il y a aussi une répétition.



Relectrice-correctrice attitrée pour la presse et l'édition, j'aimerais bien qu'Actualitté me confie la relecture de ses billets et autre contenu : je m'en occuperais avec plaisir et tout le monde aurait à y gagner.
Que pensez-vous de lulu qui est une des meilleurs autoéditions du monde mais communique très peu ou pas du tout sur les auteurs qui leur font confiance mais n'ont pratiquement pas un retour de leurs oeuvres ?
Sans auteur pas de livre. Pas de contenu. Pages vides. Et pourtant on exploite l'auteur, on le méprise. Alors oui, l'auteur prend en charge ses propres publications et ouvrages. Où est l'outrage la dedans ? Qui ose crier au scandale ? Réaction saine des écrivains qui défendent leurs droits d'auteur. Et c'est tout.
Mon premier manuscrit (en cours de réécriture) a été jugé "très prometteur" par l'éditrice d'une ME parisienne de renom. Mais j'ai bien envie d'envoyer valser cette chorégraphie de ronds de jambe qui vise au bout du compte (même si je crois en la sincérité de l'enthousiasme de la dite éditrice) à me dépouiller de la plupart de mes droits. Quelque esprit de liberté et de justice me pousse à gagner le maquis et à rejoindre un comité d'auteurs résistants, c'est bien plus excitant que de se voir éventuellement briller en tête de gondole du rayon "culture" d'une grande surface, le dit rayon coincé entre le rayon surgelé et le rayon lingerie féminine.
Le lien vers l’article du monde est cassé.
Il y a une production invraisemblable, un nombre considérable de personnes qui écrivent et veulent être des "auteurs", des lecteurs en baisse, alors comment voulez*vous qu'il n'y ait pas des laissés pour compte? A coté des "best sellers" il y a donc une foultitude d'auteurs qui n'en vivent pas et ont un autre métier à coté, ceux qui voudraient prétendre en vivre feraient mieux de faire autre chose, ou alors accepter de galérer en attendant l'hypothétique succès!
Ce nouvel avatar du compte d'auteur qu'est l'auto-édition (compte d'auteur sans doute modernisé) me paraît surtout révélateur d'une attitude plus économique des auteurs à leur activité : je m'empresse de préciser que ça n'a rien de méprisable.

Produire un livre (c'est-à-dire l'écrire, mais aussi faire en sorte qu'il soit lisible, puis qu'il soit disponible pour le lectorat visé), c'est un travail de très grande ampleur. Si les maisons d'éditions avaient trouvé le moyen de toucher le jackpot à chaque coup, elles l'auraient fait (pas par vertu, mais parce qu'elles auraient gagné plus d'argent).

Les auteur.e.s qui disposent d'un levier pour faire mieux valoir leurs intérêts vis-à-vis des maisons d'édition sont les auteur.e.s qui ont une valeur marchande. J'en connais au moins trois qui dès le début ont décidé que l'écriture serait leur activité professionnelle (et pour ces trois-là, ça marche très bien). Mais c'est un travail à plein temps, et tous les trois ont accédé à leur valeur marchande actuelle grâce à leurs maisons d'éditions respectives, et aussi grâce à un réseau de librairies très dense.

Je comprends bien que la numérisation et la baisse du coût de l'impression à la demande (telle que la propose, je crois, Amazon) permettent d'accéder plus facilement à la fabrication de livres. Le problème de l'accès au lectorat restera entier.

Les librairies ont déjà affaire à un nombre extrêmement important de fournisseurs (qu'on va appeler, pour la commodité, institutionnels). C'est peut-être l'activité commerciale qui a le plus grand nombre de fournisseurs, ce qui stupéfie tou.te.s les comptables qui s'occupent pour la première fois d'une librairie.

Que les auteur.e.s veuillent s'épanouir (personnellement et financièrement) dans l'écriture, ça peut très facilement se concevoir. Après tout, n'importe qui (moi le premier) peut aujourd'hui se croire autorisé à publier quelque chose parce que les coûts de fabrication d'un livre ont considérablement baissé. C'est cela qui crée une inflation de publications, et il est tout à fait naïf de croire que les librairies pourront faire face à l'inflation supplémentaire que représentera le compte d'auteur rebaptisé auto-édition. Ce qui signifie très simplement que ces auteur.e.s devront trouver de nouveaux canaux de diffusion et de distribution, ce que peut être Amazon (qui est, en effet, une plate-forme logistique performante).

Ce qui amène à une conclusion assez banale : dans l'auto-édition, plus encore que dans l'édition que par commodité j'appellerai institutionnelle, seul.e.s surnageront les auteur.e.s qui auront une valeur marchande, et ces auteur.e.s-là seront très peu.
Désolée de contredire les commentaires ci-dessus, mais Maliki est bien le pseudonyme d'une autrice (une écrivaine, une femme, oui, oui). Et ce, même s'il s'agit aussi d'un prénom masculin dans les pays arabes. wink
Edit : non, c'est un homme, en effet. lol J'ai été induite en erreur par les adjectifs féminins utilisés sur son site pour parler de lui-même. Mais c'est un jeune homme. Mea culpa, pardon, et tout et tout. :p
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