Autrement Jeunesse : "C'est effarant d'avoir eu à agir de la sorte"

Nicolas Gary - 01.12.2014

Edition - Les maisons - Autrement jeunesse - Madrigall Flammarion Casterman - Charlotte Gallimard


Ce matin se tiendra une table ronde organisée par la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, sur le Salon de Montreuil. Une rencontre tournée autour des difficultés du métier, et la paupérisation des créateurs. Dans ce cadre, nous assure-t-on, la situation de la maison Autrement jeunesse sera évoquée. C'est que, depuis quelques jours, les auteurs donnent de la voix pour arriver à se faire entendre.

 

 

Les auteurs bientôt tous à poil

(de gauche à droite) Valentine Goby, présidente du CPE, Marie Quentrec, présidente de la Charte, et Marie Sellier, présidente de la SGDL

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Valentine Goby, présidente du Conseil permanent des écrivains et administratrice de la Charte a rappelé le contexte dans lequel qui a abouti à ces tensions. « Tout a commencé cet été : Nous avons lancé plusieurs actions, réclamant une lettre recommandée individuelle, pour que les auteurs soient informés », explique-t-elle, mais rien n'est venu. C'est après plusieurs mois de silence qu'un collectif d'auteurs se monte pour interpeller la direction de Casterman, maison à laquelle est reliée Autrement jeunesse.

 

Que ce soit la directrice éditoriale de Casterman, Monique Dejaifve (située en Belgique), ou Charlotte Gallimard, administrateur délégué de Casterman, le silence devient assourdissant. « Nous avons fait parvenir une lettre RAR, pour demander des éclaircissements, mais qui est restée sans réponse. Il a fallu que j'impose une délégation, au cours d'un entretien que j'ai obtenu, pour que l'on puisse évoquer la situation d'Autrement. Ce fut un véritable forcing. » 

 

La délégation obtiendra trois engagements fermes

 

• une lettre RAR qui évoque l'avenir maison, ainsi que des négociations personnelles autour des livres, avant la fin du salon de Montreuil

• un état des stocks, opéré avant Noël, pour plus de transparence, et des réponses sur le devenir des ouvrages d'Autrement jeunesse au sein de Madrigall (la holding du groupe Gallimard, propriétaire de Flammarion, et donc de Casterman)

• un communiqué officiel de Charlotte Gallimard pour informer la presse littéraire et les libraires – et pas simplement « la réponse à la tribune des auteurs, qui a été arrachée », insiste Valentine Goby.

 

Le Salon de Montreuil va s'achever aujourd'hui, et manifestement, quelques lettres RAR ont été reçues par des auteurs, sachant qu'elles doivent partir de Bruxelles. « Mais nous n'avons pas attendu : samedi, quatre auteurs de Casterman ont déployé une banderole, Autrement est mort, vive Autrement, sur le stand de Casterman, que personne n'a osé enlever... »

 

 

 

 

Le constat, aujourd'hui, est attristé : « Ce sont les actions collectives multiplées, le forcing sur les réseaux sociaux, qui nous ont enfin permis d'être entendus. C'est effarant d'avoir eu à agir de la sorte pour obtenir une réaction. » Au point que plusieurs auteurs envisagent de reprendre leurs livres, et parmi elles/eux, « des stars de la littérature jeunesse. On ressent surtout de l'écœurement actuellement. »

 

Il est évident que la relation entre auteur et éditeur est toujours très complexe, « c'est un rapport de force inégal, mais ici, on plonge dans la caricature grotesque, et c'en devient particulièrement triste ». Et d'ajouter : « Ce qui se passe dans l'édition aujourd'hui, on le retrouve dans les entreprises, tous les jours, quand les employés apprennent les fermetures, les rachats, les licenciements, sans aucune consultation. »

 

Sans être naïfs ni angéliques, les auteurs savent « que la littérature est une économie, et que les moyens donnés à chacun pour en vivre sont très difficiles. On attendrait juste un peu plus d'éthique. Ce secteur est censé disposer d'échappatoires aux logiques de marché, notamment par la loi sur le prix unique du livre. Devant l'attitude de Madrigall, incapable de se différencier d'autres entreprises, on est déçus. »

 

Ainsi, le livre n'est pas un produit comme les autres, mais Madrigall serait alors une entreprise comme les autres ? « Peut-être bien », soupire Valentine Goby. « La relation humaine est centrale parce que les auteurs jeunesse sont très mal rémunérés. Pour nous, l'éditeur n'est pas un ennemi, il faut le répéter, on le voudrait complice, qu'il prenne les risques nécessaires pour défendre notre travail. Et certaines relations sont d'ailleurs magnifiques. Il n'y a aucune fatalité : on peut avoir des expériences fabuleuses, et nous le savons. C'est aussi pour cela que nous attendions autre chose de la part de Madrigall. »

 

Le catalogue d'Autrement jeunesse est reconnu pour ses excellents ouvrages. Et le comportement silencieux des responsables laisse dubitatif. Plusieurs auteurs affirment qu'il s'agit là d'une manière pour repousser l'échéance des négociations, le plus longtemps possible. « C'est peut-être bien une manière passive de retarder le départ de certains auteurs. Or, c'est l'effet tout à fait inverse qui se produit, et le comportement poussera peut-être beaucoup d'auteurs à partir. Si tout le monde avait obtenu un rendez-vous assez rapidement, cela se serait passé avec bien plus de douceur. » 

 

Et de conclure : « Plus personne ne supporte d'entendre parler de la surproduction. Cela relève de la responsabilité de l'éditeur de faire les choix éditoriaux nécessaires. Et comme le soulignait avec justesse Géraldine Alibeu [auteure jeunesse, NdA], “On va arrêter Autrement, mais continuer Martine.” Ce ne sont pas des questions éditoriales, ce sont des enjeux économiques, qu'on arrête de nous raconter des histoires. »