Sofia Sarri, entre Europe et trip-hop

Thomas Deslogis - 17.06.2015

Edition - International - Sofia Sarri - Europe Athènes - Histoire culture


Je ne suis à Athènes que depuis deux heures lorsque j’entre dans le Six d.o.g.s, mi-bar, mi-salle de concert en plein centre historique. Une de ces nombreuses rues, trop étroites et trop sombres pour y trouver le moindre touriste. S’immerger, tout de suite. 

 

Sofia Sarri

Sofia Sarri  - crédit Panos Lliopoulos

 

 

Cinq minutes plus tard me voilà déjà en pleine extase. Parce que j’ai enfin une bière à la main et que ma journée, débutée à Paris, fut bien longue. Parce que j’ai une clope au bec aussi (8 ans que ça ne m’était pas arrivé dans un bar, comme tout Français), et, enfin et surtout, parce qu’autour de moi une petite foule m’emporte dans sa propre jouissance. J’ai raté les premières minutes du concert.

 

Elle est là, la raison de l’extase, à trois mètres en face de moi, à peine alourdie par la totalité des regards de la pièce, tous rivés sur elle. L’oreille attentive je pense à Third, l’album de Portishead, cette œuvre posthume d’un trip-hop presque mort-né au début des années 90 et qui a pourtant indélébilement marqué l’Histoire de la musique. Beats saccadés et violons stridents entourant une voix au lyrisme qui rappelle le ton des plus grandes tragédies, grecques bien sûr.

 

Elle, la voix, c’est Sofia Sarri. Elle a les cheveux verts et, comme dirait l’autre, c’est leur couleur naturelle.

 

Extrait du concert de Sofia Sarri au Six d.o.g.s

 

 

Quelque temps après Sofia, que j’ai sollicitée dans la perspective d'un portrait, me donne rendez-vous à Gazi, un coin du centre d’Athènes construit autour d’une ancienne usine à gaz et devenu centre culturel. Tout un symbole. Gazi est le pendant libéral d’Exarchia, le fameux quartier anarchiste. À la nuit tombée c’est dans ces deux quartiers que dominent la jeunesse et l’alcool. 

 

On s’attable autour d’une salade grecque, de quelques falafels dorés et d’une peinte de Mythos. Sofia Sarri a un visage d’une douceur étonnante pour ses trente ans. Ses yeux, eux, ne s’ouvrent qu’en grand. Retenue, mais intimidante, franchement belle.

 

Alors (dis-je enfin après une conversation autour de la guerre civile de 1946-49, événement fondateur de l’Histoire grecque jusqu’à Tsipras) c’est quoi ta vie, ta carrière ?

 

Les grands-parents de Sofia étaient des résistants, un détail généalogique qui a plus d’importance que par chez nous. C’est que la résistance grecque c’était quelque chose ! D’abord parce qu’elle déboucha sur une de ces sanglantes divisions internes qu’on appelle guerres civiles, mais aussi parce qu’elle fut impressionnante d’efficacité. Elle inspirera même à Churchill un de ses fameux traits d’esprit : « Nous ne dirons pas que les Grecs combattent tels des héros, mais que les héros combattent comme les Grecs. » Ainsi aurait-il murmuré, après cette première mise en difficulté des nazis qui prouva à l’Europe que l’armée allemande n’était pas plus invincible qu’une autre. Alors, évidemment, la question des réparations de guerre, ça a un sens ici... Sofia Sarri, elle, a commencé la musique vers 15-16 ans, dans un groupe de métal.

 

En Crète, où elle a grandi, Sofia adolescente fait avec sa bande de musiciens la première partie d’un fameux groupe grec de métal au nom tout aussi fameux : Rotting Christ. Elle me raconte ça à point : la veille de Pacques ! Une véritable institution dans son orthodoxe de pays où plus de 70 % de la population se dit religieuse. L’artiste et végétarienne qu’est Sofia me parle de cet annuel brochage d’agneaux célébrant la résurrection du Christ comme d’une « tradition cannibale ».

 

Sofia Sarri Rotten Christ

(Pochette d’album de Rotting Christ)

 

 

Le pays change, lentement. Par la voix de libres intelligences comme celle de Sofia Sarri. Par celle d’Alexis Tsipras aussi, qui au lendemain de la victoire de Syriza refusa de prêter serment sur la Bible, lui préférant la Constitution. Une première en Grèce. Malgré tout, deux mois plus tard, la marche funèbre du Vendredi saint se déroulera comme à son habitude dans les rues d’Athènes, j’en atteste. De grands prêtres écharpés de dorures côte à côte avec des militaires, fusils dans une main et tombeau du Christ dans l’autre... Le sublime et le grotesque, redéfinis.

 

Un pays, ça change lentement, trop lentement pour une vie humaine. Sofia le sait bien et ses yeux sont loin de briller quand elle évoque le futur de la Grèce, elle a pourtant voté pour Syriza. Mais elle préfère conserver ce scepticisme naturel hérité d’un demi-siècle d’Histoire à faire honte tout grec un tant soit peu lucide. Ne nous détrompons pas pour autant, Sofia ne demande qu’à être surprise, qu’à vivre.

 

Sa musique est là, claire-obscure, entre volonté d’extase et lucidité assommante. Du métal de ses premières années elle n’a pas seulement conservé l’anneau qui au soleil la fait briller, Sofia est profondément, définitivement « dark ». En témoigne son premier véritable groupe : Night On Earth (ambiance !). Le métal est bien loin désormais, ici ce sont surtout un piano et un violon qui guident la voix de Sofia, en retrait, parfois même muette comme dans le morceau ci-dessous. Tout est languissant dans ces compositions qu’elle co-signe, lyrique aussi. On retrouve ce goût pour la montée, mais une nostalgie précoce a clairement pris le dessus. Comme si Sofia avait déjà tout vu.

 

Room Closer de Night On Earth

 

 

Et elle est grecque ! Et ça Sofia ne l’oublie pas. Si elle se nourrit en effet d’une certaine culture universelle d’un point de vue occidental, faire partie du peuple auquel le Nouveau Monde se réfère ne s'ignore pas. D’où sa réponse, un brin étourdissante, à ma prochaine question.

 

Qui sont tes Dieux, musicalement parlant ?

 

Björk, bien sûr. Radiohead, comme tout musicien sérieux. Tool, groupe de métal progressiste considéré comme majeur. Jeff Buckley et ses ballades mélancoliques. Ulver (ce qu’en dit Wikipédia : black metal, dark folk, avant-garde metal, ambient, expérimental, art rock). Et la musique traditionnelle grecque.

 

Le cocktail a de quoi faire tituber. C’est ce qu’on appelle un flou artistique. À l’image cet improbable duo d’un jour entre Sofia et Foivos Delivorias, célèbre chanteur grec.

 

« Mary don't you weep no more »

 

 

L’image est fascinante. Cet oiseau rebelle au nez percé chantant sagement un classique de la musique noire américaine aux côtés d’une star de la variété grecque. Tout se passe dans les verts : du vert pomme flashy qui sert de décor à celui, noyé dans le noir, des mèches de Sofia. Le décalage est un art subtil. Le tout en direct à la télé publique, juste avant que le gouvernement précédent décide de la fermer. Il s’y passait pourtant des choses...

 

Tu te lances désormais en solo. On peut vivre de sa musique dans la Grèce d’aujourd’hui ?

 

On sourit. C’est ce qu’on appelle une question rhétorique. Uniquement pour qu'elle figure en gras dans l'article, que chacun mesure à quel point la question de la survie d’un compositeur grec est ici caduque. Dans la taverne, la radio, heureusement discrète, diffuse alors un morceau de variété chanté en grec. Sofia pointe du doigt le haut-parleur : « Si tu fais ça, oui ». Sofia Sarri ne fait pas ça.

 

 

 

Sofia Sarri a le charisme d’une star, mais l’exigence d’une artiste. Dans un pays où les aides à la culture (et ne parlons même pas de la culture alternative, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas strictement grand public) sont bien évidemment très loin d’être prioritaires, une liberté créatrice ne peut être autosuffisante. Durant ces dix grosses premières années de carrière Sofia a toujours dû doublement exploiter son savoir-faire. Du temps de Night On Earth elle faisait aussi des scènes avec un groupe a cappella. Depuis deux ans elle donne des cours de chant (via un étrange mix, ici très fréquent, entre freelance et C.D.I...) à la Modern Music School d’Athènes.

 

C’est là qu’elle a décidé de se lancer seule. Enfin « là »... Sur son temps libre. Et pas vraiment seule. Si elle est désormais l’unique compositrice de ses morceaux, elle s’est entourée d’une poignée de musiciens triés sur le volet. Un luxe que lui permet son excellente réputation sur la scène athénienne. Sofia Sarri n’a que 30 ans, mais a déjà quelques vies derrière elle.

 

La jolie route qu’est sa carrière arbore un éclectisme d’une incroyable harmonie, au sens créatif du terme. Un nuage de nuances vertes tendant vers le noir et aboutissant à l’esthétique à la fois sonore et visuelle de l’univers qu’elle met désormais en avant et dont le but est, pour la première fois, de la représenter elle et seulement elle.

 

Premier extrait de l’album solo de Sofia Sarri, prévu pour septembre 2015

 

 

La salade et l’entretien terminés, et outre un coup de cœur évident, je restais sur ma faim au sujet d’une question aussi étrange qu’à mes yeux essentielle : Sofia Sarri est-elle européenne ? S’il est vrai qu’en ce qui me concerne je me sens Français avant de me sentir européen, ma réponse serait pourtant oui, sans broncher. Une évidence qui m’apparaît moins claire pour les Grecs. Sont-ils simplement les premiers d’entre nous à choisir un gouvernement d’extrême gauche, par exemple, ou le font-ils parce qu’ils sont différents ? Comme en philosophie, poser la question c’est déjà y répondre.

 

Mais Sofia, quand elle pense à l’album qu’elle s’apprête à sortir, rêve d’Europe. Elle n’a pas le choix. On bataille finalement autour de l’addition, elle perd. Il faut dire que j’ai posé mon billet de 20 balles avec une certaine confiance. Comme on prend un pari.

 

La page Facebook de Sofia Sarri