Avec la mort d'Umberto Eco, l'Europe est orpheline

Nicolas Gary - 20.02.2016

Edition - International - Umberto Eco - Italie décès - romancier écrivain


À l’âge de 84 ans, Umberto Eco, l’immense écrivain italien, est décédé. C’est un pilier de la culture qui s’en va, prolifique et passionné, que ce soit dans le domaine de la fiction ou de la non fiction. Son plus grand roman, né de l’envie, comme il ne cessait de le répéter, de tuer un moine, restera sans conteste Le Nom de la Rose. Dans l’esprit de tous, Umberto Eco est cette particule insaisissable, à même de s’emparer de tous sujets : un auteur aux multiples talents.

 

Umberto Eco 1981

Elisa Cabot, CC BY SA 2.0

 

 

Ce 19 février, vers 22 h 30, Umberto Eco s’est éteint dans sa maison, emporté par un cancer. Né à Alexandrie, le 5 janvier 1932, il est l’auteur de nombreux essais sur la sémiotique, la philosophie du langage, la linguistique ou encore les textes philosophiques du Moyen Âge. Et puis, il fut également romancier, professeur, conférencier – on se demande ce qu’il ne fut pas...

 

Son premier ouvrage fut en réalité sa thèse, parue en 1956, Le Problème esthétique chez Saint Thomas. Dès 1964, il intégra la maison Bompiani, qu’il ne quitta finalement que cette année. Le nom de la rose, succès adapté au cinéma par Jean-Jacques Annaud (en 1986), fut également son premier roman paru en 1980. 

 

 

 

« Qui ne lit pas, à 70 ans, aura vécu une vie solitaire. Celui qui lit aura vécu 5000 ans. La lecture, c’est l’immortalité à rebours », répétait-il. Dans ses Confessions d’un jeune romancier, Umberto Eco nous rappelait que l’acte de lecture est un séjour dans le texte que seul le lecteur averti et engagé peut réussir. La créativité littéraire s’écrit aussi bien dans le travail de l’écrivain-créateur qui ouvre le champ de la signification que dans l’effort du lecteur à réinterpréter le texte et en réinventer le sens.

 

Il fut par ailleurs un grand admirateur de l’œuvre d’Hugo Pratt, créateur génial de Corto Maltese. « Quand j’ai envie de me détendre, je lis un essai d’Engels. Et si je souhaite m’engage, en revanche, je lis Corto Maltese », avait déclaré Eco. Et de la sorte, c’est toute l’Europe qui se trouve privée d’un esprit puissant, sympathique et drôle. Il saluait tout particulièrement la création du programme Erasmus, cet échange entre universités qui « a créé la première génération de jeunes Européens. J'appelle cela une révolution sexuelle : un jeune Catalan rencontre une jeune Flamande - ils tombent amoureux, et deviennent Européens, alors qu'ils ont leur premier enfant. Le programme Erasmus devrait être obligatoire, pas simplement pour les étudiants, mais aussi pour les chauffeurs de taxi, les plombiers et d'autres professions d'ouvriers. »

 

D'ailleurs, internet : « En tant qu'auteur je suis content qu'on pirate mes livres, qu'on les lise partout », assurait-il...

 

Dans son parcours universitaire, indissociable de son travail d’auteur, il fonda le Département de communication de l’université de San Marino en 1988. En 2008, il devint professeur émérite et président de l’École supérieure des sciences humaines de l’université de Bologne. Avec toujours la recherche d'un échange permanent, et au sein de l'Union européenne, voir peut-être ce grand rêve se concrétiser. « Nous avons trop de langues, de cultures, pour qu'en effet se créé un journal européen unique. C'est une utopie. Le web, pour sa part, nous fait nous croiser les uns les autres. Nous ne pouvons pas lire le russe, mais nous rencontrons des sites russes et nous sommes informés de ce qui se passe. »

 

Il laissera également cette toute jeune maison d’édition, La Nave di Teseo, fondée avec son éditrice, Elisabetta Sgarbi, sur les ruines de l’empire RCS Libri. Ce groupe, revendu à Mondadori (famille Berlusconi), n’était plus assez sécurisant pour Umberto Eco. « Avec un grand respect pour l’acheteur de ces maisons d’édition, nous nous rendons compte qu'il donnerait vie à un colosse éditorial, sans commune mesure dans toute l’Europe, parce qu’il dominerait le marché du livre en Italie, à plus de 40 %. Un colosse de cette envergure aurait un pouvoir énorme de négociations contre les auteurs, dominerait les librairies, tuerait peu à peu les petites maisons d’édition et (chose marginale, mais non négligeable) rendrait ridiculement prévisible toutes les compétitions de prix littéraires », déclarait-il, quelque mois avant que la vente ne soit confirmée.

 

Matteo Renzi, le premier ministre italien évoque « l’exemple extraordinaire d’intellectuel européen, une intelligence unique réunissant une compréhension unique du passé, à une capacité inépuisable d’anticiper l’avenir ». L’écrivain et le politique s’étaient retrouvés en juin dernier à Milan, avec François Hollande, pour évoquer les questions identitaires en Europe, l’innovation scientifique, et la lutte contre l’intolérance. « Une perte énorme pour la culture, à qui manqueront son écriture, sa voix, sa pensée forte et vivante, son humanité », conclut Matteo Renzi.

 

Le ministre de la Culture, Dario Franceschini commente : « Umberto Eco nous a quittés. Un géant qui a dirigé la culture italienne à travers le monde. Jeune et volcanique, jusqu’à son dernier jour. »

 

Romancier du dimanche...

 

Eco avait traduit le poète Gérard de Nerval en italien, et avait la réputation de connaître le Cyrano de Bergerac de Rostand par cœur. Polyglotte, il n’avait en réalité embrassé l’écriture de fiction que tardivement parce qu’« il considérait l’écriture romanesque comme un jeu d’enfant qu’il ne prenait pas au sérieux ». Et c’est finalement pour s’amuser qu’il a continué à écrire, toujours avec une passion affirmée pour les monstres. 

 

Et puis, ces habitudes : le Borsalino, chapeau typique, qu’il portait constamment. « Cette marque de chapeau a été longtemps la gloire de ma ville, Alexandria, au nord de Gênes. Maintenant, ils ont mon roman, Baudolino, pour être célèbres. » 

 

Il laissera une bibliothèque de plus de 50.000 livres, 30.000 placés à Milan, et 20.000 autres à la campagne. « Je peux donner le contenu de chacun et je cherche toujours des livres anciens », garantissait-il. 

 

Dans un entretien de 2010, il assurait, avec cet humour franc : « Je me regarde comme un romancier très jeune et certainement prometteur qui n’a publié à ce jour que cinq romans et en fera beaucoup d’autres dans les cinquante ans à venir. » Dans ce même entretien, il expliquait être, avant tout, un philosophe, du lundi au vendredi, et devenir romancier le week-end.

 

mise à jour 11h00 : 

Le ministère de la Culture a diffusé un communiqué en hommage : 

 

 

 

Hommage de Audrey Azoulay à Umberto EcoJ'ai appris avec une grande émotion le décès d'Umberto Eco.Sémiologue,...

Posté par Ministère de la Culture et de la Communication sur vendredi 19 février 2016

 

 

 

On retrouvera l’un de ses entretiens, à l’occasion de la sortie de son ouvrage Le Cimetière de Prague, réalisé voilà quatre ans.