Avec Volumen et Interforum, "les libraires jouent à se faire peur"

Nicolas Gary - 07.04.2015

Edition - Librairies - librairie Ptyx - Belgique tabelle - distribution diffusion


Effet collatéral des angoisses ouvertement exprimées par plusieurs libraires de Belgique, la vente de Volumen à Editis fait notamment revenir la question de la tabelle, supplément typiquement belge appliqué en librairies. Emmanuel Requette, de la librairie Ptyx, à Ixelles, s'était retrouvé pris malgré lui dans la discussion : nous avions employé une photo de son établissement à titre d'illustration. Diablerie. Aimablement, il nous a également apporté quelques précisions sur toute cette histoire de vente, de tabelle et de prix unique. Entretien à rebrousse-poil.

 

 

Belgique - Bruxelles - Ixelles (Elsene) - Rue Lesbroussart

Librarie Ptyx - Antonio Ponte, CC BY NC SA 2.0

 

 

La librairie Ptyx pourrait être présentée comme un établissement où se retrouvent les livres dont personne ne veut. Mais ce serait un sarcasme déplacé. « Nous sommes dans un commerce qui est poussé à vendre ce que tout le monde achète. Cela résulte d'un schisme entre la qualité éditoriale et la demande. N'importe quel libraire reconnaîtrait d'authentiques qualités littéraires à un ouvrage, mais il ne le vendra pas, parce que personne ne l'achètera... » Un peu comme l'avait dit Sabine Wespieser dans nos colonnes : aimer ce qui se vend, et non plus vendre ce que l'on aime...

 

« Tout cela correspond à un goût majoritaire, qui n'est... [tension dramatique] pas vraiment notre ligne éditoriale. Nous recherchons la qualité, avec une certaine exigence. Pour faire simple, nous serions plutôt, José Corti que Robert Laffont », lâche Emmanuel Requette, en riant. Un libraire exigeant, qui l'est d'autant plus quand on parle de phénomènes socio-économiques.

 

« Avec cette histoire de tabelle, la librairie joue à se faire peur. Et de l'autre côté, les sociétés de distribution qui l'imposent n'ont qu'une justification totalement alambiquée », reprend-il, plus sérieusement. La tabelle, inconnue en France, est une pratique ancienne en Belgique, qui consiste, pour certains distributeurs, à augmenter le prix de vente public, par rapport au prix fixé en France. Cela se justifie par la présence d'une antenne de distribution sur le territoire belge.

 

« Sauf que Sodis, Harmonia Mundi, Union Distribution ou Volumen n'en pratiquent pas. Et que mettre en avant des avantages commerciaux pour les libraires, c'est erroné : Dilibel [Ndr : la fililale de Hachette Livre] et Interforum Benelux proposent les remises les plus basses. Personnellement, je suis à respectivement 35 et 30 %. Et je ne vois aucun des représentants de ces deux distributeurs. Leur unique objectif est de vendre plus cher, et d'en profiter au maximum. »

 

Cette surtaxe « je la trouve bien entendu inique, non justifiée et pénalisante », mais pour autant, pas question de céder aux angoisses de la vente de Volumen. D'abord, comme nous le confirmait Interforum Benelux, l'éditeur garde le choix de cette prestation de service. « Les éditions Les Arènes ou Odile Jacob, qui sont passées chez Dilibel n'ont ainsi tabellisé qu'une partie de leur catalogue, et montrent un exemple contraire aux craintes. »

 

Toute la discrétion d'Editis, propriétaire d'Interforum, tient donc non à l'aveu, mais à la discrétion impérative dans ce type d'acquisition. « Ce “débat” n'a pour moi aucune raison d'être.  Il n'est utile qu'à ressentir le frisson de la peur que l'on crée. »

 

Mais surtout, il démontrerait un manque de compréhensions économique. « Si les antennes disposent bien de relais sur place, avec des stocks disponibles pour assurer la livraison en Belgique, c'est surtout vérifiable pour les best-sellers. Pour le fonds, ou les ouvrages techniques, il faut quasiment plus de temps que chez les autres opérateurs. Légitimer une pratique pareille, avec ce constat, devient difficile. »

 

"La tabelle n'a de sens, financièrement, que pour les livres qui sont vendus en larges quantités. Pour un titre pointu, c'est prendre le risque de ne pas le placer chez un libraire"

 

 

Or, la tabelle fonctionne bien, et fonctionne même mieux, si l'on parle de best-sellers, poursuit Emmanuel Requette. « Comment les titres des Éditions de Minuit, que distribue Volumen, pourraient être augmentés de 12 % ? Le libraire ne les prendrait tout simplement pas. La tabelle n'a de sens, financièrement, que pour les livres qui sont vendus en larges quantités. Pour un titre pointu, c'est prendre le risque de ne pas le placer chez un libraire. »  

 

Et effectivement, les éditeurs ont toujours leur mot à dire. « Dans tous les cas, faire porter la responsabilité sur la seule distribution me semble une véritable erreur : toute la chaîne doit se montrer responsable. »

  

« J'ai personnellement occulté une partie du problème. Me centrant sur la qualité, refusant toute “opé”, tout office sauvage, etc., je me trouve avec beaucoup moins de titres provenant d'Inteforum ou de Dilibel que d'autres libraires », continue le libraire.

 

Et c'est probablement en commençant par balayer devant sa porte que la librairie pourrait s'en sortir. « Aujourd'hui, nous avons un syndicat, qui ne représente d'ailleurs qu'une petite partie des libraires, qui donne régulièrement une vision uniquement sous contrainte de la librairie. Oui, Amazon est un grand méchant, mais pourquoi ne met-on pas en avant l'offre de conseil, d'échanges, les rencontres qui se déroulent dans les établissements ? Une librairie participe à la vie culturelle, or il me semble que l'on en donne toujours une image de commerce subissant toutes les intempéries possibles. » 

 

Et certainement des opérations à l'image de Mons 2015, une opération à laquelle prend part la librairie Ptyx. En voici les grandes lignes

Désirant mettre en avant le rôle de la librairie dans la conception de son volet « littérature », l'organisation de Mons 2015 a confié à dix libraires le soin de choisir chacun dix livres leur semblant devoir absolument figurer dans une librairie temporaire. Une librairie, un libraire, 100 livres… Car, oui, n'en déplaise à certains, l'équation est simple : libraire = choisir.

Dix libraires, pour l'occasion, ont sélectionné chacun 10 ouvrages, soit cent titres à rencontrer, ce 23 avril prochain, à partir de 18 h. « Les initiatives positives, qui véhiculent une image forte de la librairie, sont de tout même nos meilleures armes », conclut le libraire.