Babel, y'a bon babel : cap sur la philo, avec Roger-Pol Droit

Cécile Mazin - 28.03.2013

Edition - Les maisons - Roger-Pol Droit - philosophie - langues


Pour offrir aux lecteurs une petite tranche de philosophie, ActuaLitté, avec Babelio et les éditions Seuil offrent toute la semaine des extraits et des citations tirées du livre de Roger-Pol Droit, Ma Philo perso. L'ouvrage est paru début mars, avec 512 pages de réflexions, courtes ou longues, pour « refuser les généralités ». Aujourd'hui, inauguration avec Babel, y'a bon babel.

 

 

 

 

Au musée des langues jamais parlées

 

Mallarmé n'a pas nécessairement raison. On se souvient qu'il affirme : « Les langues imparfaites en cela que plusieurs. » L'idéal serait, à ses yeux, de trouver le vocable unique capable de dire, enfin, le réel en toute pureté. Il faudrait pouvoir en finir avec la disparité des noms, fût-ce de manière temporaire et limitée. Mettre un terme à ce grouillement bancal de formes détraquées, trouver le son qui seul convient. Sortir, somme toute, de la malédiction de Babel.

 

À ce rêve de parole absolue et raréfiée, on pourrait opposer les bonnes joies de la prolifération, les étonnements exquis face à la multiplicité, le goût baroque des langues étranges, des idiomes rares, des glossaires sans fin. Les mots jamais ne vont parfaitement ? Ils sont tous approximatifs, glissants, suspects, déchus? Eh bien, multiplions-les! Favorisons les foisonnements et les hybridations. Fabriquons des langues à n'en plus finir. Babélisons, au lieu de rêver d'unité. Rendre jouissives les prétendues punitions divines, après tout, ce n'est pas une mauvaise tactique.

  

Mais comment s'y prendre ? Bien des langues naturelles, comme nombre d'espèces vivantes, sont en voie de disparition. Globalement, leur nombre va diminuant. Mais cette mort des langues ne concerne pas les langues imaginaires. Celles-ci, au contraire, croissent indéfiniment, se ramifient, s'étendent, se subdivisent. Il en apparaît tous les jours de nouvelles. Des imprévues, des insolites, des sérieuses ou des loufoques. 

 

Quelles langues va-t-on appeler «langues imaginaires»? Paolo Albani et Berlinghiero Buonarroti englobent sous cette même appellation des langues qu'il a fallu imaginer, mais qui existent réellement, ces langues artificielles qui ont suscité tant d'espérances – telles les langues auxiliaires inter- nationales du type volapük, espéranto, ido et autres – et des langues attribuées aux dieux, aux extra-terrestres, aux gnomes, ou aux habitants de l'Atlantide. Le résultat est un délice. Tout comme on aime : savant et loufoque, rigoureux et dérangé, érudit et déconcertant. Une caverne d'Ali Baba pour fous de connaissances étranges, un palais des bizarreries linguistiques. Vous inquiétez-vous de la traduction du Notre Père en adjuvanto, langue demeurée inédite, inventée en 1902 à partir de l'espéranto par Louis de Beaufront ?

 

Voici ce que ça donne : « Patro nua, kvu estas in el cjelo, estez honorata tua nomo ; vez regno tua. » À comparer avec la traduction du même texte en adjuvilo, langue mise au point en 1910 par Claudius Colas sous le pseudonyme de Professeur V. Esperama : « Patro nosa qua estan en cielos, santa esten tua nomo, advenene tua regno. » Beaucoup de ces langues sont issues du grand mouvement qui donna naissance, à la charnière du xixe et du xxe siècle, à l'espéranto puis à l'ido. Les cousinages entre ces langues auxiliaires, censées s'améliorer à chaque nouvelle mouture, sont nombreux. Ainsi, « cheval » se dira cevalo en espéranto, kavalo en ido et chevaliro en anglido, langue développée par H. E. Raymond en 1927 à Kalamazoo (Michigan). Mais si, tout cela est authentique.

 

Si vous préférez les extraterrestres, vous saurez que « Ikhuteigh ! », cri du porteur d'eau, ne saurait être confondu avec celui du marchand d'eau, Soo-soo sook !, dans la langue d'Arrakis, que l'on parle sur Dune, troisième planète de Canopus, dans le roman de Frank Herbert publié sous ce titre. À moins que vous ne soyez séduit par la langue des Trioptes, habitants des terres chaudes de Vénus chez Edgar Rice Burroughs, où chaque mot peut recevoir en moyenne une quinzaine de sens différents, selon l'expression du visage de ces charmantes créatures à trois yeux. Ainsi murra peut signifier selon les cas « bonjour » ou « bonsoir », mais aussi « lions-nous d'amitié », ou, à l'inverse, «en garde!», voire «réglons cette affaire par un combat »... tout est dans la nuance.

 

Il est possible, en restant sur Terre, de flâner parmi les langues attribuées à des peuples perdus, ou presque invisibles, des sociétés secrètes, des sectes sans nom. On rêve au landolfien, évoquéparTommasoLandolfien1941,sachantseulementque cet idiome non identifié possède 146 cas, dont 125 seulement ont une désinence qui leur est propre, et que les verbes, soumis à 1 200 conjugaisons, ont 18 aspects, dont 9 abstraits, parmi lesquels « le réjouif, le tristif, le lointif ». Plus simple, presque plus rassurant, le mégapatagonais, découvert par Restif de la Bretonne en 1781, se parle dans la capitale du pays, Sirap, située exactement aux antipodes de Paris. Exemple cano- nique de mégapatagonais : « Li y a puocuaeb tripes'd snad ettec noitenvni ! » On signalera également les langues imaginaires qui mêlent sans vergogne toutes les autres, comme le « mix », que l'on commence à entendre de plus en plus souvent (exemple : « Ciao, que tal estas, my friend ? Très bien, thank you, y tu ? »), ou bien, plus savamment, comme le babélique, parlé par le moine Salvatore dans Le Roman de la rose d'Umberto Eco. 

 

Parce que les langues naturelles sont multiples et disparates, mais aussi truffées d'exceptions, d'anomalies, d'entorses aux règles, on vit naître le souci de les rectifier, voire de les uniformiser. On entreprit donc de forger des langues propres, nettes, régulières. Des idiomes rationnels et efficaces. Non seulement cela n'a pas marché, mais la prolifération de ces langues a contribué à provoquer de nouvelles embrouilles. En bourgeonnant et en foisonnant, les langues simplificatrices compliquent la situation. Les plans de la raison engendrent de nouvelles formes d'irrationalité. Décidément, le monde est moral.

 

Paolo Albani et Berlinghiero Buonarroti, Dictionnaire des langues imaginaires, édition française d'Edigio Festa avec la collaboration de Marie-France Adaglio, Paris, Les Belles Lettres, 2001.