Bangladesh : un éditeur en prison pour un livre insultant “les sentiments religieux”

Clément Solym - 18.02.2016

Edition - International - Bangladesh extremistes - Foire livre éditeurs


La Foire du livre d’Ekushey au Bangladesh a été secouée par l’intervention de la police, alors qu’un éditeur y commercialisait un livre accusé d’insulter « les sentiments religieux » du pays. Trois personnes de la maison ont été arrêtées cette semaine pour avoir fait la promotion de Islam Bitarka – Le débat de l’islam – publié chez Ba-Dwip Prokashony. Une intervention qui montre de nouveau un véritable conflit de société autour de la liberté d'expression. 

 

in a calm noon of Ramadan...

ছায়াশিকারী (double-A Apu), CC BY 2.0

 

 

On parle déjà de la défaite de la laïcité dans le pays alors que les autorités ont fait fermer le stand d’un éditeur, en pleine Foire. À travers les réseaux sociaux, les forces de police ont été informées de la commercialisation du livre à l’origine de la polémique. C’est avant tout un chapitre de l’ouvrage qui est à l’origine de cette tension, intitulé La perversion sexuelle dans l’esprit musulman.

 

En vertu du droit national, toute personne qui délibérément ou par malveillance cherche à blesser les sentiments religieux peut en effet être poursuivie. Les éditeurs de l’ouvrage ont donc été arrêtés, ainsi que l’auteur, Shamsuzzoha Manik, écrivain et blogueur. Tous les exemplaires ont été confisqués et la police enquête également sur le site de l’auteur, où plusieurs passages du livre ont été diffusés.

 

En vertu de l’article 57 de la loi sur l’information et les communications, est qualifiée de criminelle toute diffusion d’éléments faux, obscènes ou diffamants. Certes...

 

Une situation qui ne cesse de se dégrader

 

Pour l’instant, l’éditeur n’a pas fait de déclaration officielle sur sa situation, alors que le devenir de sa maison pourrait être menacé. Si la constitution du pays consacre le droit à la liberté d’expression, donnant aux athées les mêmes droits que les citoyens avec une croyance religieuse, le mouvement laïque est fortement combattu. Au cours des dernières années, des groupes islamistes ont cherché à monter le public contre les auteurs et écrivains à tendance laïque. Quatre blogueurs et un éditeur ont été assassinés l’année passée.

 

Les meurtres de blogueurs perpétrés au Bangladesh trahissent une insécurité et un fanatisme qui atteint des proportions effrayantes, dénonçaient déjà des auteurs internationaux. Commis au nom d’un fanatisme grandissant, ces crimes étaient pointés dans un courrier adressé au gouvernement du pays, signé par Margaret Atwood, Salman Rushdie ou encore Yann Martel. Pour ce dernier, ces extrémismes religieux « sont la menace la plus lourde et la plus directe pour les écrivains à travers le monde ».

 

De même, voilà trois mois, deux éditeurs de livres laïcs au Bangladesh ont été attaqués. « L’Alliance internationale des éditeurs indépendants, représentant 400 éditeurs indépendants de 45 pays dans le monde, condamne ces attaques meurtrières et l’atteinte à la liberté d’expression et d’édition ». Et à son tour, l’Union internationale des éditeurs avait condamné « les attaques et demand[ait] au gouvernement de protéger les éditeurs et les écrivains contre les violences et intimidations en tout genre ». 

 

C’est avant tout la responsabilité du gouvernement que l’on souligne, alors que le président actuel, Abdul Hamid, s’est en effet distingué par son absence de réactions vis-à-vis des attentats régulièrement perpétrés contre les écrivains laïcs, les blogueurs, et ceux qui critiquent ou relaient des critiques de la religion. En août 2015, un des responsables, au sein des autorités, assurait même que ceux qui écrivaient pour critiquer l’islam étaient autant extrémistes que ceux qui agressaient physiquement... 

 

Un livre ancien, désormais intolérable

 

Les réseaux sociaux deviennent les outils prisés des groupes extrémistes pour véhiculer leurs messages. Et c’est ainsi que Shamsuzzoha Manik aura été dénoncé pour son ouvrage. Il s’agit en réalité d’une anthologie, publiée par la maison Ba-Dwip, traduisant plusieurs articles du blogueur. Le livre est pourtant paru en 2010, et fut déjà présenté à la Foire d’Ekushey en 2012, sans aucune manifestation d’hostilité. 

 

Jagriti Prakashani, éditeur assassiné en octobre 2015

 

 

Dans les médias, on souligne combien les réseaux ont servi à alimenter les polémiques, et inciter à la haine autant qu’à la lutte contre les écrivains, activistes ou minorités religieuses et sexuelles. Au point que de fausses informations soient véhiculées – comme ce fut le cas en 2012, avec le faux autodafé d’un coran. Conséquence : sept temples bouddhistes furent brûlés en représailles. 

 

L’organisateur de la manifestation, Shamsuzzaman Khan, estime que ce type de livres pouvant mener à des émeutes, devrait être définitivement interdit. « C’est une révolution de l’intérieur contre les croyances religieuses. » (via Gobal Voice)

 

Mais la situation empire : « Les victimes des attaques sont des têtes pensantes, de ceux qui croient en la liberté d’expression et en la laïcité. Une série de meurtres a eu lieu, mais maintenant les éditeurs sont devenus la cible… Je suis vraiment traumatisé », confiait Mohiuddin Ahmed, un éditeur de Dhaka, en fin d’année 2015.