Beigbeder paranoïaque : le livre numérique, c'est l'apocalypse

Clément Solym - 07.09.2011

Edition - Société - biegbeder - telecharger - lire


La coqueluche de Saint-Germain-des-Près nous avait avertis, après deux grandes tribunes publiées dans le magazine Lire, Frédéric Beigbeder laissait bien envisager qu'il ménageait un plaidoyer contre le livre numérique.

Ainsi, la « montée en puissance du livre numérique semble n'inquiéter personne », dénonça-t-il dans un premier temps. (voir notre actualitté)

Puis, comme en réponse à nos propos, le Beig avait récidivé : « Un ingénieur chez Apple a pensé à faire en sorte que l'écran tactile émette un bruit de papier froissé quand on glisse son doigt sur sa surface. On vit une époque de malades ou pas ? Toute la bibliothèque d'Alexandrie tiendra bientôt dans la poche de mon blouson. Parfois, je me dis que je dois être vraiment un vieux con pour penser une seule seconde qu'une telle invention n'est pas un progrès. » (voir notre actualitté)

Aujourd'hui, c'est sur France Inter qu'il a sorti le père Fouettard. Détail de l'émission...


Brossé dans le sens du poil par une Isabelle Giordano fidèle à elle-même, Beigbeder entame donc sa défense d'une centaine d'auteurs qu'il voudrait préserver pour ce XXIe siècle. Parce que notre siècle amorce celui du livre honni, car numérique. Ce que Beigbeder qualifie « d'apocalypse », et qui est déjà en cours.

Faute avouée à moitié pardonnée

Alors, oui, Beigbeder commence à devenir « un vieux réac », mais pêché d'orgueil mérite l'enfer.

C'est que, si Proust est bourré de coquilles, comme il le déplore, pourquoi ne pas se tourner vers son éditeur, qui en proposera une version sûrement exempte de ces erreurs ? Après tout, les livres du domaine pubilc représentaient moins de 1 % du chiffre d'affaires de l'édition en 2008, alors pourquoi ne pas y renoncer, et offrir au public une version numérique intègre de ces textes ? (voir notre actualitté)

Au moins l'argument de la coquille serait une fois pour toutes balayé. Et puis, quand le Project Gutenberg, qui s'appuie sur le travail de bénévoles, offre ces textes au public, n'y a-t-il pas un effort pour le patrimoine culturel littéraire et mondial à saluer ? D'ailleurs, comme le signale justement la journaliste, tous les classiques - libres de droit - de la littérature sont gratuits au téléchargement.

« Moi je trouve que c'est une illusion, je pense que c'est une utopie de dire aux gens, enfin, de faire croire que les jeunes vont lire Splendeur et misère des courtisanes sur un écran. Je ne crois pas que ce soit possible. Au bout de trente pages, on en a marre. »

Et la création nouvelle ? Les auteurs d'aujourd'hui ? Méritent-ils d'être à ce point passés sous silence ?

Question d'âge ? De génération ?

« Moi je préfère être lu que téléchargé », clame le Beig. Mais nom de nom, une fois téléchargé, le livre, on en fait quoi ? On l'utilise pour caler un meuble ?

« Ce qui est marrant, c'est que, le livre numérique, depuis que j'en dis du mal, je me fais traiter de paranoïaque. Mais il y a beaucoup plus de raison d'avoir peur, que d'être rassuré. » Et de pointer l'éternel argument des disquaires qui ont disparu, dont l'édition elle-même est revenue...

[NdR : un ebook à télécharger, ce n'est pas la moitié du prix du livre papier, comme on peut l'entendre.]

Pas plus que pour se montrer un brin cohérent, Beigbeder n'a interdit que ses ouvrages soient disponibles en version numérique, ce qui fait passer pour ridicule tout argumentaire déployé. La moindre des choses serait d'associer la parole aux actes, et ailleurs que sur un capot de voiture.

Si au moins Beigbeder avançait des arguments intelligents, comme ceux de Richard Stallman, qui évoque la privation de liberté, et l'aliénation induite par les DRM et la surveillance des oeuvres achetées... « Les technologies qui auraient pu nous rendre plus forts sont utilisées à la place pour nous enchaîner. Nous devons rejeter les ebooks jusqu'à ce qu'ils respectent notre liberté... Les ebooks n'ont pas à attaquer notre liberté, mais ils le feront, si les sociétés continuent de décider. C'est à nous de les arrêter. » (retrouver notre interview)


NB : Dans l'ouvrage en question, Dernier bilan après l'Apocalypse, Beigbeder explique : « Ultime précision : Premier bilan après l’apocalypse n’est téléchargeable sur aucun site internet. Toute version disponible autrement que sur papier est donc une version fausse ou piratée. Si je vous surprends à lire ceci sur un écran, c’est ma main dans la gueule. Compris ?! »

On retrouvera cette émission sans envergure, en podcast ou en streaming.