Beijing avoue la détention de trois libraires, l'Europe exige leur libération

Clément Solym - 05.02.2016

Edition - International - Beijing Hong Kong - libraires éditeurs - disparitions hommes


La disparition de plusieurs membres d’une maison d’édition de Hong Kong a provoqué une grande émotion à l’international. Pointées du doigt, les autorités chinoises ont fini par reconnaître que trois libraires de Mighty Current étaient détenus par la police. En tout, cinq employés avaient disparu depuis octobre 2015.

 

Hong Kong Sunset

Mike Behnken, CC BY ND 2.0

 

 

Washington avait officiellement demandé à Beijing de fournit des explications : un porte-parole de la Maison-Blanche estimait que ces incidents « soulèvent de sérieuses questions quant à l’engagement de la Chine vis-à-vis de l’autonomie de Hong Kong ». Lui Por, Cheung Chi-ping et Lam Wing -kee, trois libraires, étaient portés disparus dans le sud de la Chine continentale, en octobre dernier.

 

Un quatrième, Gui Minhai, de nationalité suédoise, était passé sur une chaîne de télévision nationale chinoise en janvier. Il avait alors assuré dans une étrange confession, qu’il était venu en Chine se faire juger pour un accident de voiture remontant à 11 ans, et qui avait provoqué un décès.

 

Dans un courrier envoyé à la police de HK, le bureau de liaison Interpol Guangdong, extension de la Chine sur le territoire, a confirmé que les trois premiers étaient actuellement prisonniers. Ils sont soupçonnés d’être « impliqués dans une affaire relative à Gui et ont été impliqués dans des activités illégales sur le continent. [...] Des mesures pénales obligatoires leur ont été imposées et ils font l’objet d’une enquête ». 

 

Quant au cinquième employé de Mighty Current, Lee Bo, il avait confirmé sa présence dernièrement en Chine, demandant à la police de HK de cesser les investigations. « Il a déclaré qu’il n’avait pas besoin de rencontrer la police à l’heure actuelle. Il la contacterait si le besoin s’en faisait sentir », indiquait un communiqué de la police hongkongaise. Sa femme était publiquement intervenue pour confirmer ces propos. 

 

« J’espère que la police de Hong Kong ne va pas continuer à gaspiller des ressources policières sur mon cas. Il n’y a pas besoin de continuer à enquêter : je me suis rendu sur le continent pour coopérer volontairement à une enquête. Résoudre un problème prend un certain temps, elle m’implique personnellement ainsi que mes affaires », écrivait le libraire. 

 

Une ingérance intolérable de la Chine

 

Problème : personne ne se contente en réalité de ces déclarations. Ainsi, le Parlement européen a appelé à la libération immédiate des cinq personnes, dans une résolution. Cette dernière demande également « la libération sur le champ de toutes les autres personnes arrêtées arbitrairement pour avoir exercé leur droit à la liberté d’expression et de publication, à Hong Kong ». 

 

Peu après ces éclaircissements quant à la situation des libraires, un écrivain, Xi Nuo, est intervenu. « Je suis responsable de tout cela, parce que je veux publier un livre, et j’affirme au gouvernement chinois que les libraires sont innocents. [...] Laissez ces cinq personnes rentrer. » L’hypothèse d’un accident de voiture, pour justifier la détention, se change alors en la parution du livre de Xi Nuo, estimé dangereux par le Parti communiste. 

 

L’ouvrage porte en effet sur Xi Jinping, le leader chinois. L’écrivain Xi Nuo, de nationalité américaine, utilise un nom de plume pour se protéger. Mais le personnel de Mighty Current aurait donc été puni pour l’ouvrage prévu. « Pourquoi le gouvernement [chinois] ne vient-il pas à New York pour nous poursuivre ? » (via BBC)

 

Pour William Nee, d’Amnesty International, les déclarations chinoises sont tout simplement intolérables. « Les autorités doivent mettre fin à leur stratégie d’enfumage et se présenter avec des explications claires et nettes. » Ces disparitions, dont on ignore encore si elles découlent d’interventions directes de la Chine à Hong Kong, remettent en cause le statut même de l’île. 

 

Cette dernière, voilà près d’une vingtaine d’années, avait été cédée par la Grande-Bretagne, avec l’assurance qu’elle disposerait d’une autonomie par rapport au Parti communiste. L’idée que les hommes aient été extradés vers la Chine de force dans un processus extrajudiciaire a provoqué une vague de solidarité.

 

Et Amnesty International de poursuivre : « Près de quatre mois après que les premiers hommes ont disparu, nous ne savons toujours pas où ils sont détenus, pour quels crimes, et s’ils sont même autorisés à rencontrer un avocat ou voir leur famille. Ces détentions tournent en dérision les prétentions du gouvernement chinois à “gouverner conformément à la loi”. Les autorités semblent penser qu’elles peuvent incarcérer des gens, les contraindre à écrire des lettres invraisemblables ou demander à leur famille d’assurer qu’elles collaborent activement aux enquêtes. »

 

Sollicité par l’agence Reuters, le bureau britannique des Affaires étrangères, au Commonwealth, assure « que nous continuerons de suivre cette affaire avec une très grande vigilance ».