Pour le marché flamand, le prix unique devient la seule alternative

Nicolas Gary - 02.06.2015

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D’ici la fin juin, ou le début du mois de juillet, un projet de loi devrait arriver dans la Fédération Wallonie Bruxelles, pour légiférer sur le prix de vente des livres. Le cabinet de la ministre de la Culture, Joëlle Milquet, planche sur un projet, qui s’accompagne d’un autre, celui de la mise à mort de la tabelle, sorte de surcoût aujourd’hui, et depuis 20 ans, dénoncé de toutes parts. Une pétition proposée par le Syndicat des libraires francophones a dépassé les 10.000 signatures pour que cesse cette pratique d’un autre âge.

 

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À l'initiative de la librairie PAX (Liège) qui s’est particulièrement mobilisée pour la pétition

 

 

Plutôt que de plonger dans les subtilités de l’appareil gouvernement belge, il faut comprendre que depuis la sixième réforme de l’État en Belgique, le prix unique n’est plus un sujet fédéral. Il a la possibilité d’être mis en place par les Communautés. Et selon nos informations, le fait que la Flandre (néerlandophone) se soit lancé dans l’examen législatif a incité la Fédération Wallonie-Bruxelles a s’y lancer. 

 

« Même si les Communautés ont une autonomie accrue, mieux vaut travailler de concert pour arriver aux mêmes objectifs », nous précise un observateur. Or, si la finalité de la législation en projet, d’un côté comme de l’autre, vise l’institution d’un même outil, le prix unique, les différences entre Flandre et FWB sont grandes. 

 

La Flandre devrait ainsi déposer un projet de décret flamand le 4 juin, devant le Parlement, avec pour perspective le prix réglementé du livre. Si le sud du pays subit l’influence de la France, en la matière, le nord du territoire est plutôt sous pavillon hollandais. Or, les Pays-Bas ont voté le prolongement de la loi sur le prix unique, jusqu’en 2019. La ministre de la Culture Jet Bussemaker affirmait en février dernier : « Maintenant que le marché du livre est en recul, il est encore plus important de le préserver, pour que ressortent des publications vulnérables comme les collections d’essais ou les livres de jeunes auteurs. »

 

Au terme de cette période, les éditeurs devront notamment avoir démontré un fort engagement dans la lutte contre l’illettrisme. Et au terme des quatre années d’instauration, la loi pourra être de nouveau remise en cause. Inimaginable, dans notre hexagonal pays de fromages. 

 

Du nord au sud, des enjeux distincts, un même combat

 

Mais si le marché flamand s’intéresse de près au prix unique, c’est qu’il se trouve dans une situation proche de ce qu’a pu notamment connaître le secteur britannique. À la disparition des librairies indépendantes britanniques, supplantées par les chaînes de librairies, a succédé l’effondrement progressif de ces dernières, au profit... d’Amazon. Pour l’heure, le marché flamand est dominé par un acteur unique, Standaard Boelhandel, en position quasi monopolistique. Pour défendre ce qui peut l’être contre la présence du géant américain, la réglementation du prix du livre devient alors la solution sine qua non.

 

Les modalités de la loi, selon les informations qu’a obtenues ActuaLitté, visent à établir six mois avec des variations maximales de 10 % sur le prix public et 20 % pour les clubs de livres, les établissements scolaires. Collectivités (prisons, bibliothèques, etc.) disposerait d’une remise de 15 % applicable. De même, les associations qui vendent des livres, liés à l’objet de leur activité disposeraient de la même remise.

 

Certaines dérogations seront introduites, comme lors d’actions collectives de promotion, pour une période d’un mois maximum – les secteurs de la BD, ou la période de la rentrée scolaire sont bien entendu concernés. L’organisation d’événement assurant la promotion de la lecture et de l’alphabétisation pourront également jouir de dérogations. 

 

À ce jour, l’accord trouvé fait l’objet d’un réel consensus des professionnels : l’organisme interprofessionnel Boek.be, regroupe en effet libraires, éditeurs, auteurs, bibliothécaires, l’a soutenu. 

 

Wallonie Bruxelles : tabelle et tais-toi

 

C’est le même consensus que l’on observe du côté francophone, avec la loi sur le prix unique du livre, actuellement en cours d’élaboration. Il semble que la question du livre scientifique et scolaire soit toutefois encore en discussion. Enfin, il est à noter que les deux législations, en Flandre et FWB, porteront toutes deux sur le prix unique du livre numérique. Dans ce contexte, le marché de la BD, qui en Belgique représente tout de même une manne importante pour l’édition et la librairie, disposera d’un processus spécifique, « plus souple que celui accordé à la littérature générale », nous assure-t-on. 

 

 

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Un consensus auquel le groupe Media-Participations n’a certainement pas été étranger, puisque le PDG de Dargaud-Lombard, en Belgique, François Pernot, avait revendiqué la nécessité d’une exception culturelle belge pour la bande dessinée. 

 

Il expliquait, voilà une dizaine de jours : « Il faut la considérer sous un angle spécifique en intégrant le fait que la Belgique s’est fait une spécialité depuis les années 1950 des héros populaires. En la matière, le fond est si important, qu’il est devenu impossible physiquement pour un libraire de présenter l’ensemble des titres, sauf à disposer d’un espace considérable. C’est pourquoi la bande dessinée belge est très présente en grande surface. Mais pour y rester, il faut pouvoir appliquer des discounts, ce qui va à l’encontre de la politique du prix unique du livre... »

 

Une prise de position pourtant assez éloignée de celle de Vincent Montagne, PDG du groupe MP, qui près d’un an plus tôt, vantait les mérites de la loi Lang – celle qui en France régule le prix de vente des livres, de tous les livres. « C’est, finalement, la richesse de l’offre qui a fait globalement baisser les prix. Pour les consommateurs, c’est bénéfique. En 30 ans, dans notre pays, le prix du livre augmenté moins vite que celle du coût de la vie. À l’inverse, dans les pays anglo-saxons, tous les livres hormis les best-sellers sont plus chers qu’en France », affirmait-il. 

Toute la profession est mobilisée sur le pan législatif, avec la volonté de maintenir une librairie de premier niveau qualitative, tout en pratiquant des prix accessibles. 

 

Mais du côté de la Fédération Wallonie-Bruxelles, un autre point majeur se profile, comme une vilaine ombre au tableau : la tabelle. « Si les libraires perçoivent une partie du prix augmenté, du fait de la tabelle, ce chiffre d’affaires est totalement factice. Il gonfle les résultats financiers, certes, mais a pour conséquence de rendre les libraires plutôt impopulaires auprès du public. » En effet, au cours de ces derniers mois, ActuaLitté a pu constater que les lecteurs avaient un regard très simple sur ces hausses tarifaires, considérant que les libraires tentaient de gagner plus d’argent, à leurs dépens. 

 

Or, cette tabelle représente une augmentation uniquement décidée par les distributeurs français, Dilibel (groupe Hachette Livre) et Interforum Benelux (groupe Editis), sur les importations de livres français – lesquels représentent la bagatelle de 60 % de l’offre française... Avec cette petite difficulté que les auteurs ne perçoivent pas leur pourcentage de droit sur le prix public hors taxe gonflé par la tabelle, mais sur le prix public HT fixé par l’éditeur français. « Il serait suicidaire, pour le marché belge, que cette situation perdure, avec Amazon face à nous. »