Belgique : la librairie "entre peste et choléra"

Nicolas Gary - 07.04.2015

Edition - Economie - tabelle Belgique - librairies prix vente - internet concurrence


Les groupes Editis et La Martinière sont entrés en négociations exclusives fin mars, pour la vente de Volumen. La filiale de distribution du second intéresse vivement le premier, qui l'associerait alors à Interforum, son propre outil. Une idée qui fait frémir en Belgique : le prix des livres des éditeurs distribués par Volumen pourrait augmenter. 

 

 

Belgique - Bruxelles - Le Wolf

Antonio Ponte, CC BY NC SA 2.0

 

 

En Belgique s'applique en effet une sorte de sur-taxe, la tabelle, sur les livres importés de France, et pratiqués par Dilibel, la filiale distribution du groupe Hachette et Interforum Benelux. Or, avec le rachat de Volumen, plusieurs professionnels du pays s'inquiétent de ce que les éditeurs distribués par Volumen voient le prix de leurs ouvrages augmenter.

 

Interforum Benelux, sollicité par ActuaLitté, a tenu à préciser que l'inquiétude était compréhensible, mais certainement hâtive : « À l'heure actuelle, aucun contrat n'a encore été signé comme vous le mentionnez très bien. Les décisions commerciales ne seront prises par le groupe Interforum qu'une fois le contrat signé. » Rien n'est encore acquis. 

 

Proposer un meilleur service aux libraires

 

« La tabellisation sert à financer les coûts de diffusion et distribution en Belgique : le groupe Editis a choisi de disposer d'une antenne, avec une équipe commerciale », nous précise Anne Lemaire, directrice commerciale d'Interforum Benelux, jointe par téléphone. Une soixantaine de librairies de premier niveau, et spécialisées, et près de 120 de second niveau reçoivent ainsi la visite des représentants dédiés aux livres des éditeurs. « Et nous employons également une équipe de merchandisers, qui s'occupent du rack jobbing [vente directe du producteur, moyennant une commission au distributeur, NdR] dans les supermarchés. »

 

C'est que ces derniers ne s'occupent pas de la mise en rayon. Le distributeur met alors entre deux et sept personnes selon les besoins de l'enseigne et la demande, pour opérer un remodeling [personnalisation d'un espace, NdR], par exemple. 

 

L'équipe commerciale dédié au réseau belge « assure une meilleure diffusion parce que nous pouvons ainsi rendre visite à bien plus de clients qu'un représentant qui serait chargé du Nord de la France et de la Belgique. Tout cela participe du maintien d'un réseau dense », poursuit-elle. 

 

En plus de ces frais logistiques et structurels, la tabelle participe également au financement de différents services : une politique commerciale personnalisée, plus adaptée au marché belge. « La tabelle sert à financer les stocks disponibles, et les services rapprochés pour les librairies. Elles incarnent le noyau essentiel, parce qu'en cas de disparition, il ne restera alors plus que les chaînes. »

 

Pour exemple, dans les Flandres, il ne se trouve presque plus d'indépendants, et la chaîne Standaard boekhandel disposerait de 70 % de parts de marché. « Quand la chaîne choisit de ne pas référencer un livre, l'éditeur belge ne le publiera pas, ou alors, va revoir son tirage. Nous souhaitons à tout prix éviter cette situation », insiste Anne Lemaire.

 

Choisir "entre la peste et le choléra"

 

Par un calcul assez simple, on peut aussi se demander si la disparition de la tabelle ne poserait pas problème. « Les achats tabellisés représentent entre 50 et 60 % du chiffre d'affaires de librairies, selon les cas. Avec un taux de tabelle de 12 %, la disparition entraînera une baisse de chiffre d'affaires, mais aura surtout d'autres conséquences, comme la diminution de la remise accordée. »

 

Le distributeur affirme qu'il fait commencer ses remises à 30 %, avec des maximums à 40 %, « mais la remise moyenne, sur l'année, est proche des 40 %, appliqués sur le prix hors taxe belge, y compris la tabelle. Maintenant, les libraires ont à choisir entre la peste et le choléra : soit accepter la tabelle, soit gagner moins d'argent. » 

 

La disparition de la tabelle entraînerait en effet une moins grande visibilité, moins de passage dans les librairies, mais également des remises moindres. Finalement, une perte sur tous les tableaux ? D'autant plus que « les éditeurs peuvent choisir de refuser la tabellisation, mais dans ce cas, les conditions commerciales sont différentes : nous allons vers des remises distributeur plus importantes, par exemple. » Et une qualité de service moindre pour les libraires, dans le même temps.

 

Si, précédemment, la disparition de la tabelle était réclamée, il semble que des libraires opteraient plutôt pour une diminution progressive. « Avec les charges fixes en augmentation, la masse salariale, comment les établissements pourraient-ils perdre la part de chiffre d'affaires que cela représente, tout en supportant des remises moins importantes ? » 

 

Anne Lemaire comprend pertinement la position des librairies, ayant pratiqué le métier durant une vingtaine d'années à la Fnac. « La concurrence avec Amazon est difficile, puisque le marchand vend en Belgique au prix français, avec 5 % de remise en plus. Auprès des clients, il faut faire preuve de pédagogie. Mais Amazon n'a pas non plus pris l'importance qu'il a en France. Et est-ce qu'il ne participe pas également au développement de la lecture ? »

 

Interforum Benelux explique avoir enregistré une baisse du chiffre d'affaires, sur 2014, de peu ou prou 1 % pour les librairies de premier niveau, et une progression pour celles de second niveau.