Belgique : le prix unique tuera l'achat impulsif de livres en supermarché

Nicolas Gary - 30.08.2016

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Depuis que le ministère de la Culture de Belgique a décidé de légiférer sur le prix de vente du livre – et de l’ebook – l’interprofession salue presque unanimement. Tout le monde est donc conquis par le projet législatif. Tous ? Non, un petit îlot notamment porté par les grandes surfaces résiste à la nouvelle. Fixer un prix unique de vente relèverait de l’hérésie ?

 

The man in the bookstore

Adrien Tombu, CC BY 2.0

 

 

Le projet de législation belge n’est pas arrivé en bout de course : au mieux verra-t-on sa mise en œuvre à compter de janvier 2018. Et ce, après le passage devant les autorités de contrôle belges, puis le Conseil d’État et la Commission européenne. La traversée du désert, pour instaurer un prix unique du livre en Belgique, mais également abolir la tabelle. 

 

Ce reliquat d’une période où s’appliquaient des droits de douane fut maintenu, augmentant artificiellement le prix de vente des livres sur le territoire. « Suivant le mécanisme proposé, la tabelle disparaîtra sous trois années après l’entrée en vigueur de la loi. D’abord avec une quote de 8 %, puis de 4 % et, enfin, son annulation », précise le ministère de la Culture belge à ActuaLitté. 

 

Comme nous l’avions souligné, le projet met également en place un modèle concernant la vente en ligne : soit la possibilité de demander les 5 % maximum de remise autorisée, mais payer les frais de port, soit la livraison gratuite, sans remise. 

 

« La ministre a pris ses responsabilités, en proposant une réglementation que l’on fera appliquer. Les opposants avaient... des arguments à faire valoir : on nous a parlé du tissu des librairies dans le pays, des coûts salariaux pour les entreprises qui distribuent les livres, ou de principes de marketing. Il y avait un peu tout et son contraire », se souvient un proche du dossier. « Dans tous les cas, que persiste une pareille marge supplémentaire, à une heure de Paris, était difficilement tolérable. »

 

Au ministère, on ajoute : « Après 19 tentatives infructueuses, qui sont intervenues depuis les années 80, nous souhaitons amener une régulation qui apportera plus de liberté aux libraires. La loi est solide»

 

Solide, certes, mais ses opposants n’ont pas dit leur dernier mot. Dans Le Vif, plusieurs acteurs montrent que la tâche d'Alda Greoli, la ministre de la Culture, ne sera pas aisée. Et l’on retrouve ainsi en première ligne les chaînes de supermarché, bien en embuscade. 

 

La guerre des remises n'aura bientôt plus d'intérêt...

 

Chez Carrefour, Vera Vermeeren, porte­-parole, souligne ainsi : « Notre clientèle n’est pas la même clientèle qu’en librairie. Souvent, il s’agit d’achats d’impulsion : le client décide de se faire plaisir quand il voit une action particulière. Ce sont des ventes supplémentaires pour le marché du livre, qui n’auraient pas eu lieu en librairie classique. »

 

C’est connu : l’achat d’un livre en grande surface relève de l’impulsion irrémédiable, celle-là même qui pousse à se ruer sur les yaourts à la grecque juste avant les pâtes à tartiner aux noisettes et chocolat. 

 

Avec un prix fixé, ce que Carrefour ne peut pas dire, c’est que ses marges vont augmenter. Quand dans les premiers temps de la loi française, les farouches défenseurs de la remise combattaient le projet, les arguments étaient identiques. Or, depuis cette période, les supermarchés ont compris : s’ils ont l’interdiction de faire une remise, ou limitée à 5 %, alors on les contraint à avoir de meilleures marges sur les ventes de livres. La remise de 20 % limitée à 5 %, et on comprend soudainement mieux l’intérêt d’avoir un prix fixé. 

 

Les distributeurs inquiets... pour les libraires ?

 

Anne Lemaire, responsable d’Interforum Benelux, filiale du groupe Editis, soutient d’ailleurs la position de la grande surface. « Les best-­sellers dont les grandes surfaces font des produits d’appel attirent les clients vers d’autres ouvrages. Si elles ne peuvent plus faire ce type de ristourne, il y aura une perte de chiffre d’affaires. Mais cette perte ne sera pas compensée en librairie. C’est un vœu pieux. Certaines personnes n’entreront jamais dans une librairie », assure-t-elle à nos confrères. 

 

Sollicitée par ActuaLitté en 2015, elle ne disait d’ailleurs pas autre chose.

 

Là encore, les subtilités sont de mises : après avoir racheté Volumen, Interforum a dû modifier ses conditions contractuelles. Les éditeurs distribués par Volumen n’avaient pas de tabelle pour leurs livres commercialisés en Belgique. Moralité, Interforum a accepté, un peu pressé, de maintenir cette contractualisation.

 

« Interforum Benelux a fait un effort, et on sent qu’ils sont désormais plus ouverts au dialogue. Alors que l’autre distributeur n’est manifestement pas disposé à avaler facilement la pilule », nous assurait un proche du dossier. 

 

L’autre ? C’est Hachette Livre, sous la marque Dilibel. Le groupe ne souhaite pas commenter l’évolution législative en Belgique, mais dans les discussions interprofessionnelles, son point de vue est connu. « Il n’y aura plus de retour en arrière. Pour nous, c’est terminé, il n’y a plus de raison de faire marche arrière », nous assurait un libraire. « La ministre a beaucoup insisté sur cette question de tabelle. »

 

La base de la pédagogie, c’est la répétition, n’est-ce pas.